Et la flèche laïque s’éleva vers les cieux….

Radical, proche des socialistes, Franc-maçon et foncièrement anticlérical, le maire, Lucien Cornet, était pleinement dans la ligne politique du moment. Il va faire ériger un monument à la gloire de la République laïque triomphante.

En cette fin du XIXè siècle, la culture républicaine prend peu à peu le pas sur le clergé. La séparation de l’Eglise et de l’Etat ne sera effective qu’en décembre 1905, mais déjà, à l’approche du centenaire de la Révolution, les esprits s’émancipent : à Sens, les rues du Saint-Esprit, Saint-Fiacre, Saint-Romain et Saint-Etienne deviennent Abélard, Parmentier, Jossey et Voltaire, le cours Bourrienne est renommé Boulevard du 14 juillet et le Faubourg Saint-Savinien, rue d’Alsace-Lorraine. C’est dans cet esprit que le 21 avril 1901, le maire, Lucien Cornet, procède à la pose de la première pierre de ce qui sera « l’hôtel de ville ».

Le siècle avait un an. Loubet remplaçait Faure. Déjà l’hôtel de ville perçait  la maison Lorne.


La maison Lorne

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A l’emplacement de celle-ci, un trou de 6m de fond, creusé de 104 puits, dans lesquels on avait coulé du béton. Les fondations achevées, arriva le jour de la pose de la première pierre. Au 5 de la rue Rigault, l’effervescence règne en ce début d’après-midi : réunis comme un seul homme, corps constitués et fonctionnaires, suivis par la compagnie des Sapeurs pompiers, de l’Harmonie municipale, de l’Orphéon et de la fanfare des Sapeurs pompiers, les autorités se rendent en musique sur le chantier. Au dessus des caves de l’hôtel de ville à naître, une estrade a été dressée pour les officiels. L’emplacement de la première pierre est symbolique. Elle sera à la base de la porte d’entée principale, du côté droit. Pour « sacraliser » l’événement, une cavité a été prévue pour y enfermer, à jamais, dans un coffret de plomb quelques trésors : une brochure sur le concours, des cachets divers, le budget primitif de 1901 et autres comptes, quelques plans, une médaille de la cérémonie, une boite contenant des pièces de monnaie et le procès verbal de la cérémonie.  Sur cette pierre, on lit aujourd’hui encore : La première pierre de cet édifice a été posée par M. Lucien Cornet, député, maire de Sens, le 21 avril 1901. (1)

Comme on peut s’en douter, le chantier perturbe le centre ville : il faut évacuer les terres et livrer les matériaux ce qui entrave la circulation aussi bien des usagers que des ouvriers. Se posent alors les difficultés d’approvisionnement des pierres : pourquoi aller chercher la pierre d’Euville dans la Meuse alors que la pierre dure de Coutarnoux, dans l’Yonne, est moins chère et plus économe sur la taille ?  Mais le marché ne se fait pas et il faudra recommencer les recherches et les négociations. Ravières ou Charentenay ? Jugement de Salomon : jusqu’à 1,40 m au dessus du socle en Comblanchien, la construction sera en pierre de Ravières, la partie haute, en pierre de Charentenay.

Du côté de l’Eglise, on peut lire, dans La Semaine Religieuse de mars 1901, que « la municipalité sénonaise fait en ce moment construire, au centre de la cité, le futur hôtel de ville. C’est une occasion d’afficher hautement le mépris de la loi, divine et humaine tout à la fois, du repos dominical et, chaque dimanche, la foule des promeneurs peut considérer le chantier où une foule de pauvres gens peinent sans trêve ni repos. Or, dimanche dernier, vers 11 heures, de sinistres craquements se faisaient entendre dans l’échafaudage qui couvre la fouille des fondations. Ce n’était qu’une alerte. Le travail recommença après quelques mesures prises pour la consolidation de l’échafaudage. Quelques heures après, alors que le chantier était en pleine activité, nouveaux craquements. Cette fois, toute la masse des madriers s’effondrait. C’est miracle qu’il n’y ait aucun blessé ».

Pourtant le chantier avance bien. Tout à l’air d’aller pour le mieux, l’édifice prend de la hauteur, les murs intérieurs se montent, les huisseries et les planchers se posent, les couvreurs sont sur le faîtage, les peintres, les décorateurs et les sculpteurs prêts pour les finitions. En août 1903, le maire s’inquiète de la date de l’inauguration. Elle est prévue en mars de l’année suivante, mais par précaution, afin que la réception des travaux soit parfaite, elle est fixée au dimanche 3 avril, jour de Pâques. Pour que la fête soit complète, dès le 26 mars, de nombreuses manifestations vont précéder l’événement : retraite aux flambeaux, inauguration du Monument aux enfants morts pour la Patrie, exposition scolaire, exposition de fleurs, fruits et légumes, exposition photos, défilé des sociétés musicales de la ville… (2)

Enfin, arrive le Grand Jour qui est salué dès l’aube par des salves d’artillerie. Jusqu’à 13h30, heure à laquelle une délégation ira chercher M. Camille Pelletan, Ministre de la marine au train de Paris, une quarantaine de sociétés musicales vont s’affronter à travers la ville pour remporter le concours de musique organisé par la mairie. A la gare, c’est l’impatience. Enfin le train arrive et le ministre est accueilli aux cris de Vive Pelletan, Vive la République. L’Harmonie municipale exécute la Marseillaise et la foule se dirige vers la place Drapès menée par le groupe socialiste qui entonne l’Internationale. Sur l’estrade de circonstance, les autorités prennent place. Le Ministre offre la parole au Maire puis à l’inspecteur général des Beaux-arts. A son tour, il se lance dans un virulent discours : «… L’océan, pour nous, c’est le peuple. Je suis un homme de ce combat, je m’en vante. La véritable inauguration de ce monument sera faite par le peuple aux prochaines élections municipales. Sens a déjà une belle cathédrale, l’aînée de Notre Dame de Paris, mais cette cathédrale, monument du passé qui caractérise la domination du clergé, n’est rien à coté du nouvel édifice qui symbolise pour vous les libertés municipales (…). »(2)

Bon joueur, en ce jour de Pâques, l’archevêque s’était préoccupé de la sonnerie des cloches pour que la cérémonie ne fût pas troublée par celle-ci. Dans la Semaine Religieuse du 9 avril 1904, on pourra lire que « Les fêtes civiles à l’occasion de l’inauguration du nouvel hôtel de ville communal pouvaient faire craindre que la grande fête religieuse de Pâques fût un peu négligée. Il n’en a rien été. Si la pompe des cérémonies ont eu lieu avec la splendeur accoutumée, l’affluence, surtout à la grand’messe, a dépassé celle des années précédentes, grâce à la foule d’étrangers attirés dans la cité. »

En France, c’est connu, tout finit par des chansons. Sens, ce jour là, n’a pas dérogé à la règle : banquet, flonflons, Marseillaise, reconduite à la gare en fanfare des personnalités, bal populaire et le lendemain, feux d’artifice. Pour une belle journée, ce fût une belle journée !

Gérard DAGUIN

Documentation : S.A.S Bernard Brousse. Iconographie, Virginie Garret, Cerep Sens. L’hôtel de ville a cent ans. 1. Lydwine Saulnier-Pernuit, Le chantier. 2. L’inauguration. Jacques Gyssels.

                                                                           


 Le 21 avril 1901, Lucien Cornet pose la première pierre. (Coll. E.Dodet)

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 La construction va s’achever au printemps 1904. (Coll. M.Thibault)

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Camille Pelletan traverse les ponts en direction de la place Drapès. (Coll. SAS)

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                        Discours de Pelletan : «Cet édifice symbolise pour vous les libertés municipales. » (Coll. SAS)


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Date de dernière mise à jour : 18/05/2012

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