VICTOR HUGO écrit sur la Cathédrale de SENS

Monsieur Alain Aubry de la Société archéologique de Sens nous communique cette préçision qui enrichit

la rubrique SENS A TRAVERS LES SIECLES  

page "Cathédrale Saint Etienne 1135, édifice gothique consacré en 1164", accessible par le lien:

http://legrandjy.e-monsite.com/pages/histoire-de-sens-et-du-senonais-en-images-a-travers-livres-et-documents/cathedrale-saint-etienne-1135-edifice-gothique-consacre-en-1164.html

Alain nous envoit le texte  et l’illustration qui suivent:

Pour Victor Hugo, le voyage n’est pas une obligation. C’est un besoin, autant pour le corps que pour l’esprit et l’imaginaire : "le voyageur a marché toute la journée, ramassant, relevant ou récoltant des idées, des chimères, des sensations, […] le soir venu, il entre dans une auberge, et pendant que le souper s’apprête, il demande une plume, de l’encre et du papier, il s’accoude à l’angle d’une table et il écrit."

 De retour de son second voyage au Rhin et avant son départ pour les Alpes et Pyrénées, il s’arrête à Sens le 24 Octobre 1839.  Il est arrivé de Troyes en faisant une halte à Villeneuve l’Archevêque. Il se dirige ensuite vers Fontainebleau et Paris. Voici un extrait de ce qu’il ressent de notre cathédrale.

« On pourrait dire que tout est par paire dans la cathédrale de Sens; toute chose belle ou curieuse y a son pendant. Il y a la tour de pierre et la tour de plomb; la chapelle romane et l’église gothique; à l’extrémité septentrionale du transept, la grande rose de Jean Cousin, qui représente le ciel; à l’extrémité méridionale, la grande rose de Robert Pinaigrier, qui figure l’enfer ; …. , le fauteuil de bois de saint-Loup et le contre-retable soie et or du cardinal de Bourbon; le doigt d’un pape Grégoire qui était du septième siècle et l’anneau d’un autre pape Grégoire qui était du quatorzième; le manteau du sacre de Charles X, encore tout neuf et reluisant d’or, et la vieille chasuble trouée de Thomas Becket ….

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Tous ces contrastes se mêlent dans l’admirable église et s’y résolvent en harmonies; toutes sortes de cicatrices s’y confondent et s’y croisent; toutes sortes de pensées y sortent de chaque pierre; 93 a dévasté le sépulcre de Tristan de Salazar; une salve d’artillerie, tirée à l’entrée de je ne sais plus quel roi, a brisé la grande rose de, la façade; la stupidité révolutionnaire d’une part, la stupidité monarchique de l’autre. A gauche de l’entrée du choeur, voici l’emplacement de l’autel où l’évêque Gaultier Cornu maria saint-Louis le 27 mai 1234; dans le choeur, ces quatre figures si tendrement sculptées par Coustou, c’est le cénotaphe du grand dauphin. Sous ce marbre, il n’y a pas seulement le fils insignifiant de Louis XV, il y a Louis XVI, Louis XVIII et Charles X, c’est-à-dire la race de saint-Louis éteinte et résumée en trois rois, le roi décapité, le roi exilé et le roi chassé. La grande branche royale née de Louis IX sort de cet autel et finit sous ce tombeau.

… Charles X, en 1825, eut une idée touchante et qui eût été digne d’un roi penseur. Il fit faire un service solennel au grand dauphin, et il envoya son manteau du sacre pour couvrir le cercueil de son père. Avant que l’exil lui arrachât ce manteau, il l’avait donné à la mort. J’ai indiqué plus haut que ce pallium royal est conservé dans le trésor; il est en velours violet, fleurdelysé, avec des abeilles brodées çà et là dans les fleurs de lys. Ce; n’est pas sans tristesse que je le regardais accroché au panneau d’une vieille armoire dans cette cathédrale de Sens; je l’avais vu le 29 mai 1825, dans la cathédrale de Reims, sur les épaules du roi de France. Tout se mêlait à mon émotion, le vent d’automne, le jour brumeux, la pluie d’octobre qui battait la froide vitre blanche de la chambre du trésor, et le souvenir de la magnifique journée du sacre, de cette éblouissante matinée de printemps, de cet admirable soleil de mai qui pénétrait la grand rose de Reims et qui la faisait resplendir au-dessus de nos têtes à travers des nuages d’encens comme la roue de flamme du char d’Élie.

Où tout cela est-il maintenant?

Cette cathédrale de Sens est ainsi d’un, bout à l’autre. C’est de l’art compliqué d’histoire; c’est la religion de l’âme puissamment combinée avec la philosophie des faits.   .

Comme je le disais en commençant, tout est contraste dans cette église. Si tout n’était pas enveloppé dans la grande unité mystérieuse du monument, ce serait un chaos d’impressions contradictoires. ….

Au bout d’un certain temps, quand je me promène dans une cathédrale, je suis toujours gagné peu à peu par une de ces rêveries profondes qui sont comme un crépuscule qui tombe dans l’esprit. Une cathédrale est pour moi comme une forêt; les piliers sont les larges troncs au faîte desquels les gerbes de nervures se croisent ainsi que des branchages chargés de ténèbres; les chapelles; de la Renaissance s’épanouissent dans l’ombre des grandes arches comme des buissons en fleurs au pied des chênes. Rien ne m’absorbe comme la contemplation de cette étrange oeuvre de l’homme dans laquelle se reflètent si mystérieusement la nature et Dieu. Là, tout m’occupe et rien ne me distrait. L’orgue passe comme le vent; les clochetons noirs et inextricables se hérissent sur les tombes comme des cyprès; les verrières étincellent au fond des absides comme des étoiles dans des feuillages. Après les premiers instants je ne vois plus rien en détail, tout m’arrive en masse. Le bedeau erre en éteignant des cierges, les confessionnaux chuchotent, un prêtre marche dans la pénombre des bas-côtés, les bruits se dilatent sous la voûté et retombent avec des prolongements ineffables; une porte qui se ferme dans les profondeurs du sanctuaire jette un écho à la fois doux comme un soupir et terrible comme un tonnerre. Moi, je rêve.

Pendant que je rêvais ainsi dans la cathédrale de Sens, on a posé deux tréteaux devant l’autel d’une chapelle, puis on a disposé des cierges autour de ces tréteaux; un moment après, les cierges se sont allumés, on a placé une bière courte et étroite sur les tréteaux et l’on a jeté un drap blanc sur cette bière. Dans le même instant, — je n’arrange rien et je dis les choses comme je les ai vues, -— dans le même instant, un groupe tout différent traversait l’église. C’était un maillot porté par des femmes, entouré d’hommes, et conduit par un prêtre qui allait à la chapelle du baptistère. Il y avait là, dans cette église, deux enfants. On allait baptiser l’un, on allait enterrer l’autre. Ce n’était pas un nouveau-né et un vieillard, ce n’était pas le commencement et la fin de la vie ; je le répète, c’étaient deux enfants, deux robes blanches portées l’une par une nourrice, l’autre par un cercueil; deux innocents qui allaient commencer à vivre tous les deux en même temps, mais, de deux façons différentes, l’un sur la terre, l’autre dans le Ciel. Il y avait dans cette ombre une mère ravie et une mère désespérée. Pour ne pas troubler cette grande rencontre de deux mystères, je m’étais retiré près de la porte, derrière des planches qui masquent les réparations qu’on fait à l’église.

Je ne voyais plus rien, mais j’entendais, tout au fond de la cathédrale, dans la vapeur des, chapelles lointaines dé l’abside, des voix divines, des voix d’enfants, des voix d’anges, qui chantaient le chant des morts; et tout à côté de moi-,: derrière là barrière de planches, une voix d’homme, lente et basse, qui murmurait à l’oreille du nouveau-né les graves recommandations du baptême. Dans l’état de rêverie presque visionnaire où j’étais tombé, je croyais voir les deux portes du ciel entr’oUvertes. Par l’une une âme revenait vers Dieu, par l’autre une âme s’en allait vers nous. Les séraphins saluaient l’une, Jéhovah parlait à l’autre. Le chant de rentrée me paraissait joyeux ; les conseils du départ me semblaient tristes.

J’ai suivi l’enfant qu’on a porté en terre. On l’a mis dans un cimetière vert et fleuri de marguerites qui entoure une vieille église au bout d’un faubourg, — Une pauvre église de campagne. Puis on a dressé sur la fosse une pierre blanche. On y gravera sans doute son nom. En attendant, j’ai pris mon crayon et j’ai écrit sur cette pierre ces quatre vers :

Enfant! que je te porte envie !

Ta barque neuve échoue au port.

Qu’as-tu donc fait pour que ta vie

Ait si tôt mérité la mort ?. »

Date de dernière mise à jour : 17/10/2011

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