Ils sont morts pour la France... le premier Monument inauguré le 27 mars 1904

Seules les difficultés financières n’expliquent pas le retard que prend l’édification du monument aux morts. L’Affaire Dreyfus, l’antimilitarisme et les campagnes électorales à Sens vont encore séparer les opinions.

Alfred Dreyfus est capitaine dans l’armée française. Il est d’origine alsacienne et est accusé d’actes de trahison en faveur de l’Empire Allemand. Mais surtout il est de confession  juive et obligatoirement, il doit porter en lui tous les maux de la terre. Jugé en 1894, reconnu coupable alors qu’il est innocent, il sera condamné au bagne et déporté sur l’ile du Diable. Ce jugement va faire éclater «l’Affaire Dreyfus» qui va diviser les Français et se solder par des manifestations de rue et des complots qui vont occuper l’essentiel de l’actualité. Le célèbre «J’accuse» d’Emile Zola parait dans l’Aurore en janvier 1898, prenant la défense du Capitaine, attaquant la chape de plomb et le silence coupable derrière lequel se protègent quelques gradés. Chez les antidreyfusards toutes les conceptions des boulangistes se retrouvent : antiparlementarisme, antisémitisme mais surtout culte de l’armée, incarnation de la Patrie, symbole de la Revanche. Pour eux, l’armée c’est la Patrie et attaquer l’un, c’est attaquer l’autre. Les dreyfusards, eux, éprouvent des sentiments profonds biens différents : ils ne sont pas antisémites, pas totalement antimilitaristes mais trouvent que l’armée a été irresponsable et bornée en s’acharnant sur Dreyfus, faisant de lui un coupable idéal tout en protégeant et en taisant le nom des vrais responsables. Les loups ne se mangent pas entre eux. L’armée devient «la grande muette», une institution aveugle et sectaire sous la coupe de «vieilles badernes». De plus, les dreyfusards  n’ont pas la même conception que leurs adversaires de la Patrie qu’ils veulent plus «à gauche».

Et le monument ? La municipalité sénonaise est dreyfusarde. Dans une réunion publique de septembre 1899, Lucien Cornet déclare : «En raison des dangers que font courir à la République les menées factieuses des ses inconciliables adversaires, les ralliés, les nationalistes cléricaux et jésuites de tout acabits, l’union est plus que jamais nécessaire». Ce a quoi les antidreyfusards répondent en manifestant devant le Cercle des officiers : «Conspuez Zola ! A bas les juifs ! Vive l’armée !». On le voit, il n’y a pas qu’à Paris que le crime fleurit ! Or ce même Cercle des Officiers anime le Comité du monument…

Et le monument ? Sens va également avoir son «affaire» en la personne d’Hervé, professeur d’histoire au lycée. Il écrit régulièrement dans un journal, violemment antimilitariste, le Piou-piou de l’Yonne. En 1901, des parents se plaignent du fait qu’il se livre, en cours, à la propagande antimilitariste. Il est révoqué et le Piou-piou interdit. En ville, un mouvement d’opinion se forme en sa faveur. Le journal local, Le Travailleur Socialiste, prend fait et cause pour lui ainsi que certains dans les milieux radicaux. Lucien Cornet se met même de son côté, craignant de sa part, un dépôt de candidature. Un rapport du Sous-préfet explique que les antimilitaristes ont noyauté les services municipaux et de nombreuses associations  municipales ou radicales : le Patronage laïc, la Bourse du travail etc.… et de conclure que «Tout radical sénonais considère l’antimilitarisme comme une vertu et identifie patriotisme et cléricalisme».  

Et le monument ? En 1902, une querelle éclate entre le Maire et Léon Fillot, alors secrétaire du Comité, et plusieurs fois candidat malheureux face à Lucien Cornet. Ce dernier juge qu’une convocation reçue de la part de son adversaire de toujours est insultante à son égard. Tous les prétextes sont bons car aux yeux des Républicains radicaux le Comité apparait comme un instrument aux mains de la droite cléricale et antirépublicaine. La réaction ne se fait pas attendre et un communiqué adressé au Conseil Municipal déclare que «Les membres des comités républicains de Sens réunis le 16 juillet 1902 invitent les conseillers municipaux républicains à repousser toute nouvelle subvention pour le monument dit des enfants morts pour la patrie». Devant l’étonnement des Conseillers, outrés qu’on fasse une telle injonction au Conseil Municipal, le Maire rétorque aussitôt que «Ce Comité ne s’adresse pas au Conseil Municipal, mais aux conseillers républicains ». 

Et le monument ? Le Conseil Municipal ne pouvait que constater que le marbre était sculpté, que l’emplacement était choisi et que d’importantes sommes d’argent avaient été recueillies. Il ne pouvait donc pas porter la responsabilité de faire échouer l’entreprise. En juin 1903, à contre cœur, le Conseil accepta de combler le déficit financier permettant au Comité d’achever son entreprise. Cet été là, le comité décida que l’inauguration pourrait avoir lieu en octobre de la même année. Pour donner plus de faste à l’événement, il fut décidé de demander, par le biais de la Municipalité, la présence du Ministre de la guerre, le général André. Alléguant du fait que le Comité n’avait su gérer correctement ses finances et craignant de supplémentaires dépenses liées à l’invitation, le Conseil Municipal s’empressa de refuser. Comme il refusa d’ailleurs que le monument soit inauguré le même jour que le nouvel Hôtel de Ville jugeant «qu’il était préférable, dans l’intérêt du commerce sénonais qu’il y ait deux fêtes au lieu d’une.» En réalité, Sous-préfet et Préfet avaient informé le Ministre de l’Intérieur de leurs craintes fondées sur le sens politique et idéologique que prendrait cette cérémonie dans un fief antimilitariste à deux mois des élections municipales. Le Sous-préfet écrivait : «les socialistes protesteront bruyamment contre tout discours prononcé dans un sens militariste et les nationalistes feront tout leur possible en vue des élections municipales pour provoquer l’intolérance des socialistes…. On ne pourra éviter de graves incidents qu’en étant très prudents !»

 

Le monument aux morts d’Emile Peynot inauguré le 27 mars 1904 (Coll. SAS)

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En ce dimanche 27 mars 1904, la ville baigne dans un soleil printanier. On remarque l’absence du Ministre de la guerre qui a dépêché, pour le représenter, le général de La Celle. Les rues sont pavoisées et le défilé s’ébranle de la Mairie jusqu’au Jeu de Paume, précédé des fanfares habituelles, des pompiers, des sociétés de gymnastique. Défilé sur lequel flottent les drapeaux des anciens combattants. Levée du voile qui couvre le monument, Marseillaise, discours du Président du Comité qui commente ainsi l’œuvre d’Emile Peynot : «La France que la vaillance n’a pu préserver de la défaite sème ses fleurs et ses lauriers sur les enfants morts au combat, leurs drapeaux et leurs armes s’entremêlent à ses pieds. A son côté, un adolescent, symbole des générations futures, à la main sur le glaive, dont la pointe appuyée au sol ne menace personne. Il ne provoque pas, mais sa fière attitude et son expressif regard disent éloquemment son amour filial et l’énergique résolution de défendre sa mère».  D’autres discours suivent et la journée se termine par un banquet.

En 1911, en remplacement du grillage qui bordait le monument, on posa une grille en fer forgé. Trois ans plus tard, c’était la guerre. Et cette fois, le Conseil Municipal n’attendit même pas la fin des hostilités : dans une séance d’avril 1915 il fut décidé d’honorer la mémoire des soldats morts pour la France. Mais où et comment ?

Gérard DAGUIN

Documentation : Bernard Brousse, SAS, Virginie Garret, Cerep Sens. Le récit détaillé de ces événements est consultable au Cerep, 5, rue Rigault dans le fascicule de la SAS N O 27 sous la plume de Jöel Drogland, « Le Monument aux morts de l’arrondissement de Sens».

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Date de dernière mise à jour : 19/05/2012

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