Ils sont morts pour la France... La Grande Guerre, le second Monument inauguré le 28 juin 1925

Le Conseil Municipal n’attendit pas la fin des hostilités pour vouloir honorer les héros de la Grande Guerre. Déjà, dans une séance d’avril 1915 il fut décidé qu’un monument serait dédié à la mémoire des soldats morts pour la France.

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 [][]Pendant la Première Guerre mondiale, environ 9 millions de personnes seront tuées, (6000 par jour) et plus de 20 millions, blessées[]. L'étincelle qui provoqua la guerre survint le 28 juin 1914, lorsque des Serbes bosniaques assassinèrent l'archiduc François-Ferdinand, héritier du trône austro-hongrois. Les exigences de vengeance de l'Autriche-Hongrie, poussée par l’Allemagne,  à l'encontre du Royaume de Serbie menèrent à l'activation d'une série d'alliances qui obligèrent plusieurs puissances européennes, dont la France, à s'engager sur la voie de la guerre. L’antagonisme franco-allemand puise sa force dans l’idée de revanche et le retour à la mère patrie des provinces perdues d'Alsace-Lorraine[.. .] L’Allemagne, qui entend prendre l’initiative militaire, déclare la guerre à la France  le 3 août 1914.

A Sens, dans une séance du 26 mai 1917, le Conseil Municipal décide de provoquer une réunion dans le but de constituer un Comité chargé de mener à bien la construction d’un monument à la mémoire des disparus de cette guerre. Pendant ce temps, le carnage continue. Il en sera ainsi jusqu’au 11 novembre 1918, jour de la signature de l’Armistice mettant fin à la boucherie. Loin de la réalité des combats, une grande partie de la France se réveille face aux récits horribles des survivants. En 1919, le Conseil décide que «le monument aux morts de la grande Guerre sera édifié sur la promenade du Jeu de Paume, que l’artiste devra tenir compte du désir du Conseil Municipal de glorifier le soldat français ainsi que ses alliés et que la promenade du Jeu de Paume portera désormais le nom de place des Héros». Cette fois, l’entente semble cordiale entre le Comité, présidé par Gaston Gaudaire, (1 er adjoint au Maire) et la Municipalité qui lui laisse le soin de récolter les fonds suffisants et d’organiser le concours architectural pour le choix du monument.

« Des discours pompeux,

des gueuletons, des sauteries… »

La réunion des fonds nécessaires à la construction était bien évidemment la tâche essentielle qui conditionnait l’ensemble. Dans les années qui suivirent la fin du conflit la liesse était générale et ces fonds furent l’affaire de tous : l’Etat, le Ministère de la Guerre, des municipalités de l’arrondissement, des personnalités, des entreprises, des associations, par souscriptions publiques, par l’organisation de spectacles et par la population qui ne ménagea pas ses dons. De fait, cette union s’explique par plusieurs facteurs : le grand nombre de morts (2 209 noms seront inscrits sur le monument), l’unanimité politique qui entoure l’entreprise (la France a vécu une grande partie de la guerre dans l’Union Sacrée autour de ce drame) et une exaltation patriotique très vive dans l’immédiat après guerre. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire la Tribune de l’Yonne dans son édition du 3 août 1919, jour de la Fête de la Victoire : «La victoire, c’est l’issue heureuse contre la ruée des germains. C’est le succès des armées alliées contre les légions teutonnes (…) C’est la capitulation honteuse d’un peuple orgueilleux, sûr de vaincre (…) c’est la libération de l’Alsace et de la Lorraine (…) c’est l’œuvre de la Révolution Française sauvée du plus grand des périls (…)». Ce qui va singulièrement contraster avec les écrits du journal Le Travailleur Socialiste, organe de la Fédération Socialiste Communiste de l’Yonne, à propos de la visite à Sens, le 13 mars 1921 du Maréchal Joffre, où la ville entière, noire de monde, était pavoisée en son honneur : «Le défilé est grotesque et prête à rire (…) On constate tout au long du parcours l’indifférence générale, on est là par simple curiosité (…)». Et d’enfoncer le clou, un peu plus tard, à l’endroit des autorités, à propos des inaugurations de monuments qui se multiplient un peu partout : «Ne serait-il pas préférable au lieu de mendier pour des monuments aux morts de construire des écoles pour instruire les enfants, des hôpitaux ? (…) Les discours pompeux, les gueuletons, les sauteries, les orgies, rien ne manque pour donner libre cour aux pantalonnades de ces roublards qui veulent encore  que les cadavres servent à la justification de leurs appétits (…) Votre devoir serait de placer à côté du monument de vos victimes le nom des profiteurs de la guerre. Laissez-nous dormir, cessez vos mascarades !». On le constate, l’unanimité n’est pas absolue ! Et l’ambiance n’est pas au beau fixe dans les rues de la ville.

Contre le vent mauvais des communistes de l’époque, la  commission d’organisation de la mise en concours du monument persiste et en rédige le règlement. Deux conditions sont imposées aux concurrents : tenir compte du monument de 1870 pour ne former qu’un seul ensemble en ménageant l’emplacement nécessaire à l’inscription de 2200 noms et que l’enveloppe globale des travaux ne dépasse pas 150 000 francs. Un quinzaine de projets furent exposés dans la salle des Fêtes de l’Hôtel de ville et en juin 1921, six furent retenus par le jury, composé du Maire, du président du Comité, de trois membres de celui-ci et de quatre architectes.  Il fallut cinq tours de scrutin pour que celui d’Emile Jarlat (une exèdre de style dorique qui cerne le monument souvenir de 1870) fût retenu sous réserve de quelques modifications pour abaisser le coût des travaux. Le 11 novembre 1923 eut lieu la cérémonie de la pose de la première pierre présidée par M. Gaudaire (devenu maire après le décès accidentel de Lucien Cornet) qui donna rendez-vous à l’assistance l’année suivante pour l’inauguration du monument. Mais il avait parlé trop vite car les travaux prirent du retard. Ils ne furent achevés qu’au printemps 1925. Restait à graver le nom des braves pour que le monument soit inauguré le 28 juin. Mais au début de cette même année, Lyautey lance une offensive au Maroc dans le Rif. Au nom de l’anticolonialisme, le Parti communiste prend la défense des rebelles marocains. C’est le début d’une violente campagne antimilitariste et anticolonialiste et d’une non moins violente campagne anticommuniste.


Outre le message transmis aux vivants, le monument a une valeur pédagogique.(Coll. SAS)

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C’est dans cette atmosphère que se déroule, à Sens, l’inauguration du monument, cérémonie présidée par le Président du Conseil, Ministre de la guerre, Paul Painlevé. A ce propos, Le Travailleur écrira : «Le monument sera inauguré par l’homme du Chemin des Dames, le responsable de la guerre du Maroc, le sinistre Painlevé. Le bruit court que l’incapable Joffre sera également dans nos murs en ce jour mémorable (…) Que va faire la classe ouvrière de la ville et des campagnes ? Va-t-elle se mêler au cortège des profiteurs, au défilé organisé par les responsables de la boucherie ?». La journée risquait d’être «chaude» et le Ministère de l’Intérieur décida de renforts pour assurer le service d’ordre. En fin de l’après-midi de ce 28 juin, le cortège, formé des personnalités, des sociétés musicales, d’anciens combattants, de mutilés et d’anciens prisonniers de guerre, s’ébranla au son de la Marche funèbre pour rejoindre la désormais Place des Héros. Allocutions de circonstance du Maire et du Président du Conseil, vin d’honneur, banquet… Mais pas de manifestations hostiles !

Le 9 mai 1945 eut lieu une grande fête de la victoire. La population répondit à l’appel de la municipalité et un important cortège se rendit au monument aux morts et au cimetière. En 1948, M.Vastra, alors Président du Comité d’Entente des Anciens Combattants écrira au Maire : «Je pense qu’il serait temps de songer aux glorieux Morts pour la France de la guerre 39-45 ». Il faudra de longues recherches et en 1955 une liste de noms sera arrêtée. En 1960, ils seront gravés. En 2006, Olivier Maria, militaire sénonais, disparait lors d’une opération extérieure au Kossovo. Son nom est gravé en 2012 sur le monument. A ce jour, il ferme la trop longue liste de ceux qui sont «Morts pour la France».            

 Gérard DAGUIN

Documentation : Bernard Brousse, SAS, Virginie Garret, Cerep Sens. Le récit détaillé de ces événements est consultable au Cerep, 5, rue Rigault dans le fascicule de la SAS N O 27 sous la plume de Joël Drogland, « Le Monument aux morts de l’arrondissement de Sens».

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Date de dernière mise à jour : 22/05/2012

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