Ils sont morts pour la France... Campagne de 1870, de Tunisie, du Tonkin ...

Les monuments aux morts n’existent quasiment pas avant le XIXe siècle. Ils ont été érigés pour honorer les soldats tués ou disparus par faits de guerre.

En 1800, Lucien Bonaparte, ministre de l’Intérieur et néanmoins frère de l’Empereur, édite une circulaire prévoyant que «seraient inscrits, sur des colonnes départementales élevées à la mémoire des braves du département morts pour la défense de la patrie et de la liberté», les noms de «tous les militaires domiciliés dans les départements qui, après s’être distingués par des actions d’éclats, seraient morts sur le champ de bataille». Pratiquement, seul l’Arc de Triomphe, Paris oblige, portera celui d’officiers supérieurs qui ne moururent pas forcément au combat d’ailleurs.

Passées la chute de l’Aigle, la restauration, les révolutions de 1830 et de 1848, arrive, cette même année au pouvoir, Louis-Napoléon Bonaparte élu Président de la République au suffrage universel masculin. Le 2 décembre 1851, suite à de nombreux désaccords avec l’Assemblée, son coup d’état fera de lui, un an plus tard, Napoléon III, Empereur des Français.  Les prétentions de la Prusse à propos de la succession d’Espagne et la volonté de Bismarck à parachever l’unification allemande vont mener la France à la guerre de 1870 qui se soldera par la chute de l’empire. C’est en souvenir de ces soldats, morts au combat, que seront élevés les premiers monuments aux morts.

Pourtant, prendre la décision de construire un tel monument n’est pas un acte neutre : il doit être funéraire, commémoratif et symbolique. Mais l’orage gronde dans le ciel Français. Si la ferveur patriotique et le nationalisme sont partagés par tous les républicains, la France va connaître, tout d’abord avec l’épisode sanglant de  la Commune qui va déboucher sur une guerre civile, puis avec la percée du général Boulanger qui s’invite dans le paysage politique, une situation délicate. Un nouveau courant  nait de la crise du boulangisme : «le Parti National», parti d’opposition violente qui se défini d’abord par son refus de la IIIe république et sa volonté de l’abattre. L’armée et les vertus militaires y sont l’objet d’admiration et de vénération. Mais une armée qui doit servir à faire chuter la République et à accomplir «la Revanche», si chère à Gambetta, en récupérant les provinces perdues, l’Alsace et la Lorraine. C’est dans ce contexte, que l’armée, par le biais du Colonel Mathieu, prend l’initiative de vouloir élever, à Sens, un monument à la gloire des soldats disparus. Le 7 novembre 1892 le Colonel, vétéran de 70, qui avait pris ses quartiers de retraite dans notre ville, adresse une lettre au Maire, lui demandant «que soit accordé par la ville un emplacement et une subvention pour permettre d’élever par souscription publique un monument à la mémoire des soldats morts au champ d’honneur». Cette demande est faite au nom de deux associations dont il est le créateur et l’animateur : le Cercle des officiers de réserve de la territoriale de la région des Sens et le Comité sénonais du «Souvenir Français».

Le Maire de Sens, M.Perrin est un républicain conservateur. Il a, dans son conseil municipal, l’opposition d’une importante minorité radicale. Les radicaux ne sont pas antimilitaristes mais ils se méfient de l’armée depuis les événements boulangistes.  Mais surtout, ils sont anticléricaux. De vives tensions éclatent bientôt au sein du Conseil, entre «anti et pro- calotins»  qui vont aboutir, en juin 1893, à la démission du Maire. Il faudra plus d’un mois d’âpres discussions, où volent des noms d’oiseaux, et de nombreux tours de scrutins, pour que soit élu, le 30 juillet 1893, Lucien Cornet. Pendant cette crise municipale, le projet du Colonel s’est étoffé : le Cercle des officiers de réserve a été l’organisateur d’un Comité de Patronage du futur monument et on trouve dans ses membres Monseigneur Ardin, archevêque de Sens, le Général Duchesne et le vicomte de Raincourt. Il est présidé par le colonel Mathieu qui réitère sa demande de subvention qu’il obtient. Il propose alors à la municipalité que soient désignés cinq conseillers pour siéger au sein de son Comité. Mais l’un des conseiller désigné est un officier de réserve, récemment exclu du Cercle des officiers. Celui-ci estimant que le Conseil avait cherché à le froisser, demanda qu’un autre conseiller soit choisi. L’ancien maire accusa même Lucien Cornet d’avoir délibérément crée l’incident en désignant celui dont il savait qu’il serait pris comme une offense à ses frères d’arme. Devant le refus du Conseil, le Comité  renvoya la subvention. La messe était dite, chacun restant sur ses positions. De fait, la Municipalité radicale ne pouvait, sans réticences, s’engager dans une voie au sein d’un Comité comprenant un archevêque, un général et un vicomte !

En décembre 1898, le colonel Mathieu «casse son sabre» et part rejoindre ceux pour qui il voulait faire édifier le monument. Lui survivent le Cercle des Officiers de réserve et le «Souvenir Français» auxquels viennent s’ajouter La Société des Vétérans des armées de Terre et de Mer et l’Association des Anciens-Combattants de 1870. M.Gibez, alors Président de cette dernière association, prend à son tour la plume pour signifier au Maire qu’il a l’intention de mener à bien le projet du Colonel en constituant un nouveau Comité. Le Conseil accepta et nomma cinq conseillers dont le maire, Lucien Cornet. Le 5 février 1899, se réunirent les cinq délégations des quatre associations militaires et de la municipalité. Il en résultat un seul Comité  dont l’intitulé sera «Comité d’Initiative pour l’érection d’un monument aux enfants de l’arrondissement de Sens morts pour la Patrie» avec les précisions : Campagne de 1870-1871, Campagnes de Tunisie, du Tonkin, du Dahomey, de Madagascar et Guerre coloniales.

 

L’étude en plâtre du monument réalisée par Emile Peynot. (Fond Peynot)

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L’emplacement définitif du monument fut choisi le 8 août 1902 et c’est le sculpteur Emile Peynot qui fut re

tenu pour exécuter l’œuvre. Son travail accompli, il l’exposa au Grand Palais en attendant l’inauguration officielle à Sens. Il ne restait plus que de financer la réalisation du projet qui s’élevait à 23 000 francs de l’époque. Malgré les subventions municipales, les souscriptions et les dons des anciens combattants, le Comité dû bientôt se rendre à l’évidence : on était un peu juste. La Municipalité refusa de remettre la main à la poche alléguant que le devis initial du Comité n’avait pas tenu compte des lourds travaux de fondation à prévoir ce qui augmentait singulièrement le coût du monument. Elle estima «ne pouvoir donner une suite favorable à la demande en raison du très lourd sacrifice déjà fait par la ville». Une nouvelle fois, Municipalité et Comité repartaient dos à dos. Mais seules, les difficultés financières n’expliquent pas tout car des événements vont encore séparer les opinions : l’Affaire Dreyfus, le développement de l’antimilitarisme à Sens et les campagnes électorales locales. Et retarder encore l’édification du monument.

Gérard DAGUIN

 Documentation : Bernard Brousse, SAS, Virginie Garret, Cerep Sens. Le récit détaillé de ces événements est consultable au Cerep, 5, rue Rigault dans le fascicule de la SAS N O 27 sous la plume de Joël Drogland, « Le Monument aux morts de l’arrondissement de Sens».

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Date de dernière mise à jour : 19/05/2012

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