1790, pour les prêtres, "se soumettre, se défroquer ou mourir" / 1793 Monseigneur de Champbertrand est guillotiné

Le 13 février 1790, l’Etat va décréter, par vote de l’Assemblée Nationale, la dissolution des ordres religieux. Une décision qui fait suite à celle qui avait été prise le 2 novembre 1789, déclarant mettre les biens ecclésiastiques à la disposition de l’Etat.

Après la suppression du Chapitre et la prestation de serment, restait un troisième point, la réduction du nombre de paroisses. Jacques Gyssels, dans le bulletin Sens et son District a rapporté le mémoire explicatif arrêté le 19 novembre 1790 par le Conseil Général de la Commune, proposant de limiter à quatre le nombre total des paroisses de la ville : ramener de six à une les paroisses situées à l’intérieur de l’enceinte, de réduire à une les trois paroisses des faubourgs Notre-Dame et  Saint-Savinien et de la placer dans l’église des Pénitents (aujourd’hui rue d’Alsace-Lorraine), de conserver celle de Saint-Pregt pout y réunir celles de Saint Symphorien et de Saint-Cartault, de maintenir Saint-Maurice, et de conserver comme oratoire l’église Saint-Didier. Adopté.

Léoménie de Brienne ira même de son couplet se félicitant de «s’être trouvé de la même opinion que M.M. du Directoire du District de Sens, avant même de l’avoir communiquée et de répondre ainsi au vœu de l’Assemblée nationale ». Mais il y aura pire : dix-huit mois plus tard, ces églises seront fermées. Dorénavant, une seule doit subsister par canton.

 Encore un refrain connu, même de nos jours, les caisses de l’Etat sont vides. Malgré les tentatives du Clergé pour sauver ses biens, l’Assemblée décréta, en mars 1790, de vendre. A Sens, les revenus de l’archevêché étaient composés, comme ceux du Chapitre et des différents ordres religieux, de fermes, de terres, de vignes, de bois, d’étangs, de maisons, d’immeubles et de certaines rentes. La vente de ces biens commença en décembre 1790 par le Clos des Jacobins et continua sous l’Empire. L’Etat garda et géra l’essentiel des massifs forestiers et en possède toujours.

La vente des églises des paroisses supprimées débuta en juillet 1791 et se prolongea pendant cinq ans. Seule, l’église Saint-Didier (Ste Mathie) échappa à la vente. Elle était transformée en salle de réunions pour la commune. Les églises vendues furent abattues par leurs nouveaux propriétaires pour disposer des matériaux de construction qu’elles représentaient. Deux bonnes âmes sénonaises se portèrent acquéreurs de celles de Saint-Savinien et de Saint-Pierre-le Rond qui échappèrent, par miracle, au massacre.

interieur-d-un-comite-revolutionnaire-sous-la-terreur-bis.jpgIntérieur d’un comité révolutionnaire sous la Terreur. Eau-forte de C.N.Malapeau
© Centre historique des Archives nationales - Atelier de photographie

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Vint alors l’ère de la Terreur. A Paris, début septembre 1792, l’insurrection éclate. Les Tuileries sont envahies, Louis XVI, prisonnier de la commune est enfermé au Temple et les prêtres emprisonnés. Vingt-quatre sont égorgés.

La Convention naissante proclamera la République le 22. Avant de se séparer, l’Assemblée avait pris, le 26 août, une Loi Relative aux Ecclésiastiques qui n’ont pas prêté leur Serment, ou qui, après l’avoir prêté, l’ont rétracté et ont persisté dans leur rétractation. Elle fut reçue au secrétariat du District de Sens le 11 septembre 1792. Désormais, les choses sont claires : le Clergé est dépouillé de ses biens et les prêtres réfractaires sont priés de quitter le Royaume sous peine de déportation ou de mort. Les autres, de se soumettre ou de se défroquer.

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La chasse au Clergé sous la Révolution.

Pour les prêtres, se défroquer ou mourir.

Source BNF / Gallica ftp://ftp.bnf.fr/694/N6947477_JPEG_1_1DM.jpg

Alors qu’il n’était candidat en rien, Mgr Loménie de Brienne eut la surprise de se voir élu lors du renouvellement du Conseil général de la Commune. Il prêta serment le 23 décembre : «Je jure d’être fidèle à la Nation et de maintenir de tout mon pouvoir la liberté et l’égalité ou de mourir en la défendant ». Perrin ajoute : « Nommé Président de la Société Patriotique, ou plus simplement du Club de Jacobins, il en remplit les fonctions le bonnet rouge sur la tête… ».

Du zèle ? Certes, mais une mauvaise surprise l’attendait : sur ordre du Directoire départemental, la municipalité dut prendre en avril 1793 un arrêté ordonnant l’incarcération de 49 prêtres. Tempête sous la mitre de l’évêque obligé d’apposer sa signature au bas de l’arrêté… Le 3 août, il est emprisonné, accusé d’avoir pris, quand il était ministre, un arrêté qui eut occasionné une perte sèche de huit millions au Trésor… Mais la municipalité le sort de ce mauvais pas. Au mois de novembre de cette même année, il est à nouveau incarcéré, accusé cette fois, d’intelligence avec l’ennemi. Pour éviter l’issue fatale qui le guette, il va abdiquer le 15. Le 26 décembre, il sera relâché mais assigné à résidence dans sa propriété de Saint-Pierre-le-Vif. Là, il reçoit sa famille. Mais le révolutionnaire est tenace : perquisitions, interrogatoires et arrestations sont monnaies courantes en sa maison. Le soir du 18 février 1794, il est obligé de partager le repas de ses inquisiteurs. Le 19 au matin, il est mort. Empoisonné ? Il avait 67 ans. Il est inhumé devant la porte du vieux Saint-Savinien.

On peut le dire, «Ils» ont eu la peau du vieux curé. Et ce n’est pas fini, loin s’en faut. Déjà, en 1793, la Convention avait envoyé dans les régions des représentants pour soutenir l’action des Comité. Pour l’Yonne, ce sera Garnier et Turreau. A Sens, les trois comités existants vont se fondre en un seul, le Comité de sûreté générale, présidé par le Jacobin Dufour. A Auxerre, le 9 avril, lors d’une réunion, nos conventionnels apprennent «qu’un grand attentat à été commis : des ennemis de la République, trop lâches pour se montrer, ont osé lever une main sacrilège sur l’arbre de la Liberté… ». La main ou un besoin pressant sans doute. Garnier et Turreau arrêtent que : « Tout prêtre ou ci-devant moine qui n’est pas attaché au culte salarié, qui n’est pas appelé par le peuple à des fonctions civiles ou qui n’est pas marié sera mis en état de réclusion. Que les corps législatifs dresseront une liste des prêtres non compris dans les exceptions ci-dessus, feront perquisitionner leurs domiciles et enverront au département les papiers suspects ». Pourquoi les prêtres ?

Cinq jours plus tard, à Sens, ils réunissent le conseil général de la Commune et dressent une liste de 45 ecclésiastiques tombant sous le coup de l’arrêté. Ils sont incarcérés mais leurs accusateurs, aiguillonnés par la population qui sent bien là une injustice, finissent par les libérer le 17 juin 1793. Tous ? Non. Trois resteront : Mgr de Champbertrand et les chanoines Seguier et Roger. Transférés à Paris, jugés pour intelligence avec l’ennemi, ils seront guillotinés place du Trône.

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Portrait de Maximilien Robespierre en habit de député du Tiers Etat

 Pierre Roch Vigneron (français, 1789-1872) d'après un dessin de pastel par Adélaide Labille-Guiard

huile sur toile lieu actuel, Château de Versailles 

Le coup d’Etat de Thermidor (27 juillet 1794) va précéder celui de Fructidor (4 septembre 1797). En 1794, le mal est fait comme le retrace les Archives Départementales de l’Yonne : « Au plus fort de la poussée de la déchristianisation, alors que de nombreux prêtres, même assermentés, se sont dénoncés…. La plupart des prêtres en exercice démissionnent et renoncent à leurs fonctions… cinquante-six prêtres dans le district de Sens ont abandonné leurs fonctions entre ventôse et Fructidor An II… (Février août 94) ».

Mais ne fallait-il pas être prudent ? En novembre 1793, les sections du Comité parisien avaient aboli le culte catholique tandis que divers évêques et curés, membres de la Convention déposaient leurs lettres de prêtrise et abjuraient le catholicisme… Pourtant Robespierre défendait la liberté des cultes  obtenant même un décret dans ce sens en décembre 93. Un point de détail : la liberté d’exercice pour les catholiques était limitée aux célébrations faites… dans des lieux privés. Le 18 septembre 1794,la Convention décide de ne plus salarier aucun culte.

C’est la première séparation de l’Eglise et de l’Etat. Mais ce n’est pas pour autant que les prêtres ne prêteront pas serment de soumission aux lois de la République. Après l’exécution de Mgr de Chambertrand, le chanoine Pierre de Condé lui succéda. Il va s’efforcer de reconstituer l’organisation des paroisses malgré la pénurie de prêtres. Un travail qui sera interrompu en septembre 97 par le coup d’Etat qui va redonner les pleins pouvoirs aux Républicains. Une fois de plus, le Clergé va être en première ligne et va subir les foudres du pouvoir. Un nouveau serment va être imposé aux prêtres par le Directoire : haine à la royauté et à l’anarchie, attachement et fidélité à la République et à la Constitution de l’An III. Et la déportation des prélats reprend de plus belle.

A Sens, l’Abbé de Condé, à qui on reproche de «rebénir» la cathédrale, partira pour l’Ile de Ré, le chanoine Caquia de Monbourg, ne se rendra pas à la convocation l’invitant à venir prêter le nouveau serment et rejoindra Condé,  ainsi que l’Abbé Jean-Baptiste Dauby. L’Abbé Claude-François Bureau eut plus de chance : en partance comme prisonnier pour Synamari, le vaisseau qui l’emmenait fut pris par une frégate anglaise. Conduit en Angleterre, il y restera jusqu’à ce que le rétablissement du calme en France lui permette de rentrer. (A suivre).

Gérard DAGUIN

Documentation : Source historique : Etienne Dodet, Sens à l’heure de la séparation des Eglises et de l’Etat, Société Archéologique de Sens. Bernard Brousse, SAS, Virginie Garret, Cerep 5, rue Rigault Sens. 

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Date de dernière mise à jour : 18/11/2013

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