1789, le torchon brûle entre la Nation et le goupillon, Sens : "Le Roi, l’archevêque intérimaire et le postulant"

 Jusqu’ à la Révolution, divers ordres religieux se sont installés à Sens ou dans un proche périmètre. Les bouleversements politiques à l’échelle de l’Etat qui vont s’en suivre vont les voir disparaître. Des décisions qui porteront leurs fruits et qui mèneront à la loi portant sur la séparation des Eglises et de l’Etat, promulguée le 9 décembre 1905.

On le sait, dès les prémices de la révolution de 1789, le torchon brûle entre la Nation et le goupillon. Une orgie de têtes cléricales qui atteindra des sommets sous la Terreur. La chute de Robespierre permettra au clergé de garder, pour quelques temps, la sienne sur les épaules, une situation d’apaisement que le retour de Bonaparte entérinera en signant le Concordat. Mais dans ces années mouvementées, les Comités imposent leur dictat à la soutane : se soumettre ou disparaître.

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Mgr Lomenie de Brienne devra partager un repas,

avec les révolutionnaires le 18 février 1794.

Au matin du 19, on le retrouva mort. Empoisonné.

( Huile sur toile, Château de Versailles et de Trianon)

 A l’aube des troubles qui vont mener Louis XVI à la guillotine, Monseigneur de Luynes, archevêque de Sens, quitte son siège terrestre pour un siège céleste. Nous sommes en Janvier 1788 et déjà, le peuple gronde. C’est dans ce climat orageux que deux personnages vont laisser une trace dans notre histoire locale, l’un, en succédant, huit mois plus tard, à feu l’archevêque, l’autre, nommé par le premier pour assurer «l’intérim». 

  • A ma droite, le premier, rongé d’ambitions, la soutane entre les dents, un rien intéressé, Monseigneur Etienne Charles de Loménie de Brienne, ex évêque de Condom, ex archevêque  de Toulouse, protégé de Marie-Antoinette, ex ministre des finances de Louis XVI, en fuite pour échapper aux mécontents, désirant être nommé cardinal-archevêque de Sens, ci-devant réfugié à Noslon.
  • A ma gauche, le second, Louis Claude Lhermite de Chambertrand, archevêque « intérimaire », né à Sens d’une famille appartenant à la noblesse de robe, doyen du Chapitre métropolitain, vicaire général official du diocèse, gouverneur de l’Hôtel-Dieu, accessoirement abbé des Roches du diocèse d’Auxerre, fidèle à ses engagements pris avec l’Eglise, obéissant sans faille aux ordres du Saint-Père, intransigeant avec lui-même comme avec les autres, droit sous sa mitre face à l’entreprise qui veut la destruction de l’Eglise… Une attitude qui, en 1794, le conduira à l’échafaud.

mgr-l-hermite-de-champbertrand-bis.jpgMgr L'Hermite de Champbertrand n'échappera pas à la guillotine.

Il sera exécuté en 1793, place du Trône à Paris.

Paris, le 4 août 1789. Dans la nuit, les députés de la Noblesse, rejoints par ceux du Clergé, aboliront les droits féodaux. Ceux du Tiers-Etat, voteront la suppression des charges et des privilèges. On marche sur du velours, on rêve de jours heureux… Ce moment d’euphorie passé, il fallut bien se rendre à l’évidence : la réalité était tout autre, dépassée par des promesses intenables qui vont entrainer incompréhensions et conflits entre seigneurs et paysans. De son côté, le Clergé se voit amputé de sa principale source de revenus, la dîme, payée en nature par les paysans, correspondant environ à la dixième partie de leurs récoltes. Reste alors une solution : que l’Etat prenne en charge les frais du Culte. Une solution qui débouchera, on s’en doute, par une main mise de l’Etat sur l’Eglise… On connait la chanson : promesses, langue de bois, hypocrisie calculée, retournements de perruques et… la raison d’Etat.

«Tuez les tous, Dieu reconnaîtra les siens», aurait prononcé le légat du pape Arnaud Amory lors du sac de Bézier en 1209 à l’encontre des «hérétiques» Cathares. On en était plus là. On était civilisé. Fini les assassinats de masse, l’écartèlement, les bûchers et le supplice de la roue. On allait décapiter, certes, mais plus à la hache… L’invention du docteur Guillotin allait faire merveille dans un souci de modernité et de progrès ! Bientôt, on décapiterait à en perdre la tête, mais après tout, ce ne sera que justice. Ces suppliciés ne sont-ils pas les ennemis du peuple ? Tant pis pour les nobles et les nantis.

Mais les prêtres et les bons chrétiens ? Ceux-là même qui ne voudront pas se reconnaître dans l’ordre nouveau, reconnaître leurs erreurs, forcés et contraints à la vue de ces caniveaux remplis de sang ? La Terreur va, plus tard, sen charger.

Pourtant, le préambule de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, est ainsi rédigé : L’Assemblée Nationale reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l’Etre Suprême, les droits suivants de l’homme et du citoyen…  Et à l’article 10, que Tout citoyen est libre dans ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi … Ce qui est dit est dit.

Le 13 février 1790, l’Etat va décréter, par vote de l’Assemblée Nationale, la dissolution des ordres religieux. Ainsi, à Sens, vont être sommés de disparaître les Augustins de Saint-Jean, les Bénédictins de Sainte-Colombe et de Saint-Pierre-le-Vif, les Capucins, les Cordeliers, les Pénitents et les Prémontrés de Saint-Paul, les Annonciades Célestes, les Bénédictines de Notre-Dame, les Carmélites et les sœurs de l’Instruction Chrétienne.

A bas la calotte ! De fait, cette décision n’était que la suite logique que celle qui avait été prise par cette même Assemblée le 2 novembre 1789, déclarant mettre les biens ecclésiastiques à la disposition de l’Etat. Mais le clergé traîne de la sandalette apostolique et romaine !

Alors on allait remettre de l’ordre dans tout ça, on allait légiférer et créer une Constitution civile du clergé. Votée le 12 juillet 1790, acceptée par le Roi en août suivant, elle précise entre autre que Chaque département formera un seul diocèse et chaque diocèse aura la même étendue et les mêmes limites que le département, que Le royaume sera divisé en dix arrondissements métropolitains, que Dans toutes villes et bourgs qui ne comprendront pas plus de six mille âmes, il n’y aura qu’une paroisse, que Le nouvel évêque ne pourra s’adresser au Pape pour en obtenir aucune confirmation. Une grande partie du clergé va refuser cette loi que le Pape Pie VI condamnera.

Les conséquences pour notre ville vont être lourdes.

Tout d’abord, la suppression du Chapitre de la cathédrale (article 20 du titre traitant des offices) composé de prélats, dont Mgr Lhermite de Champbertrand, doyen et président du chapitre, seuls habilités à prendre les décisions religieuses leur incombant. Une décision signifiée aux ecclésiastiques le 24 novembre 1790 par le Directoire du district de Sens auquel Lhermite de Chambertrand répond  que «… ne se croyant pas délié de ses devoirs et des fonctions que l’état de chacun de ses membres lui imposait, il n’y aurait que la contrainte et la force qui puissent en déterminer la cessation…». La délégation du District se retira après avoir rappelé aux chanoines «qu’ils étaient requis de s’abstenir à l’avenir des fonctions canoniales et de l’office habituel qui avait lieu ci-devant dans la dite église, à peine d’être regardés comme réfractaires à la loi… »

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Moyen de faire prêter serment aux evêques et curés aristocrates,

en présence des municipalités suivant le décrèt de l'Assemblée nationale.

1791, Bibliothèque nationale de FrancePlein format, cliquez sur l'image

 En second lieu, la prestation de serment. Dans la constitution que l’Assemblée Nationale élaborait, il était stipulé que tous les fonctionnaires devaient prêter le serment d’en respecter les dispositions. Y compris les députés du clergé. La teneur de ce serment était la suivante : «Je jure de veiller avec soin sur tous les fidèles du diocèse (ou de la paroisse s’il s’agit d’un curé) qui m’est confié, d’être fidèle à la Nation, à la Loi, au Roi, et de maintenir de tout mon pouvoir la constitution civile du clergé, décrétée par l’Assemblée Nationale et acceptée par le Roi ».

Là encore, l’Eglise est mise sous la tutelle de l’Etat, ce qui ne va pas gêner Mgr Loménie de Brienne, ex archevêque de Sens, désormais nouvel évêque du département. Il va se soumettre le 30 janvier 1791 en sa cathédrale, devant le Conseil général de la commune. Ce même jour, il avait adressé une lettre au Pape dans laquelle il tentait de se justifier. La réaction du Saint-Père ne se fit pas attendre : «… Je ne trouve pas les termes pour vous exprimer la douleur dont j’ai été pénétré en vous voyant publier et écrire des sentiments si indignes d’un archevêque et d’un cardinal… Je me contente de vous dire, en passant, que vous ne pouviez pas imprimer un plus grand déshonneur à la pourpre romaine qu’en prêtant le serment civique et en l’exécutant par la destruction de l’ancien et vénérable Chapitre de votre Eglise ». Loménie de Brienne ne s’en laissa pas compter et renvoya, à Rome, son chapeau de cardinal. La rupture était consommée entre l’évêque de l’Yonne et le Saint-Siège. Mais la réaction du pape avait jeté le trouble dans l’esprit des prêtres qui avaient prêté serment et nombreux furent ceux qui se rétractèrent rappelés à leur devoir d’obéissance à l’Eglise. L’année suivante, Louis XVI sera enfermé au Temple, l’an I de la République française sera proclamé. La Terreur est à la porte de la Nation .(A suivre).

Gérard DAGUIN

Documentation : Source historique : Etienne Dodet, Sens à l’heure de la séparation des Eglises et de l’Etat, Société Archéologique de Sens. Bernard Brousse, SAS, Virginie Garret, Cerep 5, rue Rigault Sens. 

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Date de dernière mise à jour : 01/12/2013

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