Un chemin de fer inauguré entre archevêque et choléra

Le 9 septembre 1849, le train inaugural de la ligne Paris-Tonnerre s’arrête à Sens. Un terminal prévu car à  Tonnerre, le choléra sévit. A Sens, l’archevêque bénit. En toute sagesse, le Prince-président opte pour le goupillon.

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Inauguration de la ligne Paris-Tonnerre par le prince louis Napoléon Bonaparte. (Coll SAS)

Ce 9 septembre 1849, un soleil radieux accompagne les officiels au départ de Paris. Le Président de la République, Louis-Napoléon Bonaparte, suivi du vice-président, des ministres de la guerre et des travaux publics, de militaires et d’ingénieurs de toutes sortes prennent place dans l’élégant wagon à salons qui leur est réservé. A neuf heures, le train présidentiel, soufflant ses premières vapeurs, quitte la gare pour stopper une demi-heure plus tard à Brunoy, inauguration du viaduc oblige. Nouvel arrêt à Melun, puis à Fontainebleau. Dernier arrêt à Montereau et enfin, à 15h15, c’est l’arrivée à Sens où des habitants l’attendent de pied ferme : élu député, n’avait-il pas choisi l’Yonne comme département ? Mais les Icaunais n’ont pas toujours la mémoire courte et certains se souviennent encore que par deux fois, il avait essayé de renverser Louis-Philippe avant de s’évader du fort de Ham déguisé en peintre d’où il tira le sobriquet de Badinguet. Député, il se présentera à la candidature suprême  et sera élu le 10 décembre 1848. Le temps pour lui de préparer le coup d’Etat du 2 décembre 1851 et de rétablir l’Empire….

Pour l’heure, en attendant la réaction de la presse locale qui ne va pas être unanime, (on s’en doute), la municipalité a vu les choses en grand. La ville s’est parée de ses plus beaux atours et Le Sénonais, toujours à l’affut, commente ainsi l’effervescence qui règne : «Le Prince-Président doit arriver à trois heures en gare. A deux heures les corps constitués partent en cortège de la Mairie… et il commence alors un désordre incroyable qui va durer jusqu’à la fin des cérémonies. Le cortège est, bien entendu très nombreux, et faute de commissaire de cérémonie, le plus admirable tohu-bohu règne dans la marche…». A la gare, où le train est enfin arrivé, l’administration a fait ériger un autel de grande dimension. Ornée de deux croix latines, il est réservé à l’archevêque, Mgr Mellon de Jolly, et au clergé du diocèse. A gauche, une tente, ornée d’or et d’argent est occupée par le Président et sa suite, menés là par le Préfet de l’Yonne, les sous-préfets d’arrondissements, le Conseil général, le Maire de Sens et le Conseil municipal. Les fonctionnaires publics prennent place dans celle de droite. Toutes sont parées de drapeaux tricolores avec cette glorieuse devise : Honneur et Patrie. (1) L’ingénieur en chef Sauvage s’avance entouré de ses mécaniciens et le prélat les bénit ainsi que le train et les dix-huit drapeaux que le Président vient de remettre aux divers bataillons de la garde nationale. Puis l’archevêque se lance dans un discours (dit Le Sénonais) «approprié à la fête qui célèbre les merveilles de l’industrie que le génie de l’homme invente sous l’inspiration divine».

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Sur l'esplanade, le futur Napoléon III passe les soldats en revue. (Coll. SAS)

Le journal Le Républicain, voit les choses sous un autre angle : «Dans un discours beaucoup trop long, eu égard au peu de temps que devait passer à Sens M. Bonaparte, le prélat a énuméré toutes les grandes inventions de l’esprit humain jusques et y compris le chloroforme, le hachich et les jouissances ineffables qu’il procure. » Bonaparte, son discours terminé, où il avait tenu à dire qu’il «était heureux de remettre ces drapeaux à des mains aussi patriotiques et dans un pays qui a tant fait pour l’indépendance de la France », monte à cheval et le cortège se dirige vers le centre ville et arrive sur la contre-Esplanade (l’actuelle place Jean Jaurès) où sont massés les troupes et les garde nationaux. Là, au lieu de s’installer sur l’estrade d’honneur comme il était prévu, le Président fait le tour de la place et passe en revue les troupes alors qu’il était décidé qu’elles défilent devant lui. Un contretemps que Le Républicain explique à sa manière : «Cette partie de la cérémonie a été supprimée à cause le la longueur du discours de l’Archevêque… ». Ce qui n’est pas l’avis du Sénonais : «Cette entorse au programme est due à l’absence de maître de cérémonie… ».

La salle du banquet avait été dressée dans la cour  du collège : «Elle était décorée avec goût, rapporte Le Journal des chemins de fer. Un immense velum régnait  sur toute l’étendue ; des massifs de fleurs et des faisceaux d’armes formaient de gracieux ornements… Pendant le dîner, la société des enfants de Paris a entonné divers chants patriotiques. Une musique militaire remplissait les entractes… ». (2) Pas de banquets sans discours et vers la fin de celui-ci, le maire s’est levé et a prononcé quelques mots dans un profond silence en terminant ainsi: «La France, qui a le culte et la religion des grands souvenirs, n’oubliera jamais ce qu’il (le Président) aura fait pour le bonheur du pays». Ce à quoi le Président répond en rappelant qu’un an auparavant il était exilé et qu’aujourd’hui il est le chef reconnu de la nation en partie grâce au département de l’Yonne qui, en l’élisant, a permis ce changement de destinée. Fin du banquet, remises de Légions d’Honneur, remerciements divers, adieux touchants, musique militaire, retour à la gare sous les vivats les plus discordants, Vive la République, Vive Napoléon, Vive la Constitution. Qui croire ? Départ pour Paris. Il est alors 18 heures. Le 10 septembre, les journaux locaux s’en donnent à cœur joie : pour Le Sénonais, un manque total d’organisation. Pour Le Républicain, on a omis le mot république, aussi bien sur les drapeaux que dans les discours. Le premier défend les généreuses paroles de réconciliations prononcées par le Président, et compare les divisions locales au duel des Capulets et des Montaigu, tandis que le second fait remarquer que le Président ne se proclame plus chef légitime de l’Etat, mais chef reconnu….

L’Histoire écrira le reste. Deux ans plus tard, le 2 décembre 1851, Louis-Napoléon Bonaparte, dit Badinguet, Prince-président, deviendra, après son coup d’état, Napoléon III, Empereur des Français.

Gérard DAGUIN

Documentation : Bernard Brousse  SAS, Virginie Garret Cerep, 5, rue Rigault Sens.1, Etienne Dodet, Autour de l’inauguration du chemin de fer à Sens. 2, Georges Ribeill, De la vapeur aux caténaires.


Epidémie  de choléra dans l’Yonne

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L’épidémie de 1849 fut propagée dans notre département par les ouvriers chargés de la construction de la voie ferrée et l’administration du chemin de fer dut faire établir des ambulances de campagne à Pacy et à Tanlay. Elle dura quatre mois et fit cent trente deux morts. Le Président de la République, le Prince Louis-Napoléon Bonaparte qui devait venir inaugurer la section Paris-Tonnerre, décida que son voyage ne dépasserait pas Sens pour éviter les risques d’épidémie. Il fit envoyer 1500 francs or au Maire de Tonnerre pour les soins à donner aux malades et à leurs familles. La compagnie, de son côté, fit un don de 2000 francs pour sa part de responsabilité. (Société d’ d’Archéologie et d’Histoire du Tonnerrois)

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Date de dernière mise à jour : 01/12/2012

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