Les premiers jours de l’occupation


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L'église  St Maurice au lendemain de la prise des ponts

Dimanche 16 Juin. Après une nuit que l’on devine angoissante, sauf pour les vainqueurs qui boivent et qui chantent, le peu de sénonais restant s’éveille. Ils ont, pour la plus part, passé leur nuit dans les caves ou dans les abris en compagnie des derniers réfugiés qui sont désormais bloqués ici. Avec le jour, la vie reprend ses droits : il faut manger, trouver à boire, apporter des médicaments aux malades et aux blessés. Mais le constat est terrible : sous-préfet, maire et membres de la municipalité, les forces de l’ordre, médecins, pharmaciens, pompiers, presque tous les membres de la Défense passive sont partis. Plus de gaz, plus d’eau, plus d’électricité… Les boulangeries, les boucheries, les épiceries sont presque toutes closes…. Certains pourtant arrivent à dénicher un peu de nourriture qu’ils partagent avec les plus fragiles. D’autres trouvent des pompes à eau en état de marche. Une aubaine ! On se précipite à la manutention, envahie par la troupe allemande, pour quémander un peu de pain. Pas question, celui-ci est réservé à l’ennemi. Ce dernier pourtant se livre sans vergogne au pillage des magasins d’alimentation et des maisons…. Lorsqu’ils ont fait « le plein », ils invitent la population à entrer à leur tour…. « Et si le lait manque pour les enfants, il suffit d’aller traire les vaches dans les fermes environnantes » réplique l’ennemi goguenard. Les pillages commencent : bouteilles de vin, d’alcool, nourriture, vêtement, lingerie, parfum, appareils électriques, batteries de cuisine, vaisselle, chaussures, literie, fauteuils, meubles, tableaux, tapis, tissus…  Tout est bon à emporter. Les soldats défoncent les portes des maisons vides, éventrent les vitrines des magasins. Face à cette situation, Monseigneur Lamy décide de parlementer avec l’autorité Allemande et tente une remise en ordre provisoire de la ville. Il mettra en place un comité, pour le lendemain lundi, composé des quelques personnalités restantes (Messieurs Barraux, Bachot, Michelerne, Cayrol, Saffroy, Brevet et J. Cronier) qui, entourées de volontaires, se chargeront des tâches les plus urgentes pour redonner à la ville un semblant de vie et d’humanité. Le plus que l’on puisse faire au milieu des pillards. Ce même lundi verra l’arrivée de quelques 3000 prisonniers français venant de Montargis, affamés, harassés, que l’on parquera sous la halle et place Saint-Etienne. Et l’on commence à se rendre compte que les dégâts, occasionnés par les tirs de mortiers et les bombardements, sont étendus : les immeubles près des ponts sont criblés d’obus, les toits et les façades des maisons sont mitraillées ou éventrées, la Grande Rue, la rue Nonat-Fillemin, la rue du Général Dubois, la rue de Tivoli, la gare et les maisons environnantes, l’usine à gaz, la fonderie Mors, la rue de Lyon, la cathédrale, le Palais Synodal sont gravement endommagés.

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Télégraphistes allemands au bord de l'Yonne

guerre-juin-40-rue-de-la-rep-bis.jpgEn bas de la Grande rue, l'Allemand monte la garde.

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C'est sous l'oeil de l'occupant que désormais, les Sénonais doivent vivre.

Dans les jours suivants, les pillages se poursuivent et les Allemands s’installent dans les maisons désertées par ceux qui ont pris la route de l’exode. Les prisonniers français continuent à affluer et sont enfermés à la cathédrale ou au « camp Barbier ». Le mardi, le Maire, Lazare-Bertrand est rentré dans sa ville. Pour parer au plus pressé, il élargit la composition du comité et le convoque le soir même à l'Hôtel de ville. Le comité se réunira les 18, 19, 20, 21 et 22 juin. D'autres organismes sont créés pour faire face aux tâches urgentes : pompes funèbres, état civil, alimentation de la ville en eau potable, alimentation de la ville et de l'hôpital, soins aux malades, aux blessés et aux réfugiés. Le 23 juin, six conseillers seront rentrés. Le maire estimera qu'il est désormais possible de réunir le conseil municipal. Ce conseil, réduit et modifié dans sa composition, va se réunir chaque jour dans le bureau du maire et s'efforcer de faire face aux énormes difficultés de l'heure. En juillet, les réunions auront lieu tous les deux jours, en août tous les trois jours, puis elles seront hebdomadaires de septembre à décembre pour devenir bimensuelles dans les premiers mois de 1941.

Peu à peu la vie reprend ses droits, toujours désorganisée cependant par la prise de conscience du manque de soins aux blessés et aux prisonniers, par la pénurie de vivres, par la précarité de certains et par les malheureux réfugiés, refoulés cette fois, qu’il faut bien secourir tant dans des logements de fortune qu’en partageant avec eux une maigre nourriture.                       L’Allemagne enterre ses soldats tués au combat, la France ses enfants, civils ou militaire. Les civils, au cimetière, les combattants là où ils sont tombés, à la pointe de l’ile, boulevard du théâtre, au Clos-le Roi, près des ponts… Devant cette situation désastreuse, on se « serre les coudes ». Notre bon vieux système D se met en place : on aide des prisonniers à s’échapper, on chaparde des vivres à l’occupant, on leur vole du matériel…

Le 20 juin, la Kommandantur, installée désormais place Drapès, notifie au maire les ordres suivants : cessation du pillage, remise de toutes les armes au bureau de police, l’heure sera celle de l’Europe centrale, un couvre-feu s’imposera à partir de 22h et on appliquera les mesures strictes  de la défense passive. Le comité n’a pas d’autres alternatives : on exécutera les ordres de l’occupant. Du moins, en façade, car l’Histoire nous apprendra que tous, n’obéiront pas au dictat  de l’adversaire. Lors de cette même réunion, le comité décide de la création d’une épicerie municipale qui sera installée salle N° 1 à l’Hôtel de Ville. Elle fonctionnera jusqu’en juillet, date à laquelle les épiceries de quartier reprirent leurs activités, nourrissant les équipes de nettoyage, les boulangers, les services de réparation de l’électricité, de l’eau, du gaz, de la voierie  etc…

Le lendemain, Lazare-Bertrand obtint de la kommandantur de pouvoir récupérer des denrées alimentaires se trouvant dans des wagons stationnés à la gare ainsi que les stocks d’épiceries éparpillés en ville. Mais l’Allemand fait volte face et ces provisions seront « empruntées » à l’ennemi. En ces jours difficiles, ce sont des trains entiers de réfugiés qui remontent vers le Nord. La cantine de la gare est transformée en centre d’accueil. Avec peu. L’infirmerie fonctionne, elle aussi, avec de piètres moyens et devient une sorte de dispensaire distribuant vêtements et couches pour les bébés. On compte alors 460 réfugiés à Sens, sans ressource. Au « camp Barbier », les prisonniers se plaignent de la faim. Des Sénonais les ravitaillent bravant l’interdiction Allemande et aident nombre de captifs à s’évader. On leur fournit des vêtements civils, des habits de prêtre et même de faux papiers. « Oui, écrit le lieutenant-colonel Poupart, à cette époque on vit se former à Sens une sorte de conspiration spontanée et quasi-générale pour aider aux évasions des prisonniers ou au camouflage des ex-soldats qui s’étaient démobilisés tout seuls ». Mais le 23 Juin, les Allemands ordonnent au maire de leur fournir une liste d’otages qui répondront de tout ce qui pourrait être entrepris contre les troupes occupantes. En cas de forfaits, la sentence sera sans appel: la mort. Cette liste comporte les noms de Messieurs: Lazare-Bertrand, Bachot, Brot, Mare, Gennetier, Delassasseigne, Mgr Lamy, Peltier, Ythier, Sergent, Thomas, Perronneau, Achet, Cailleau, J. Cronier, H. Cronier, Saffroy, Michelerne et Minouflet. Tous volontaires.

De jours en jours la ville se repeuple avec les retours d’exode. Mais bien souvent, propriétaires ou locataires trouvent leurs logis détruits, pillés ou occupés par l’envahisseur. Qui, bien sûr, n’entend pas céder la place. Il faut donc se serrer chez les uns ou les autres. En attendant….  En attendant quoi ? Pour l’heure, nul ne sait encore ce qu’il va advenir. Ce que l’on sait, c’est qu’il faut vivre. Et l’on va vivre ainsi pendant quatre ans, subissant la faim, la terreur, les restrictions, les vexations, en étant confronté à la mort, aux exploits de certains et à la lâcheté d’autres. Quatre longues années de souffrances physiques et morales.

Gérard DAGUIN

 

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Date de dernière mise à jour : 12/07/2012

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