La Libération de Sens

Et vint le jour de la libération. 

C’est la liesse. Après quatre années d’occupation, de brimades, d’arrestations, de déportations, de restrictions, de répressions, le bruit se répand dans toute la ville : « Les Américains arrivent ! »

En ce lundi 21 août 1944, il règne sur la ville une chaleur écrasante. Le temps est lourd et l’orage menace. Vers 13h15, les premiers éléments du 2° escadron du 6° régiment de cavalerie, unité de reconnaissance du 12° corps d’armée, intégré à la III° armée du général Patton, arrivent à Sens et stationnent en haut du Chemin Neuf. Ils attendent des renforts provenant du II° régiment de cavalerie, cantonnés au sud et au nord de la ville. Précédés des hommes du groupe Kléber, qui les ont rejoint, ils entrent dans la ville vers 14h30 à la surprise des sénonais et plus encore à celle des occupants. Pendant ce temps, les FTP locaux entrent en action et neutralisent des Allemands qui travaillent à la boulangerie de La Poterne tandis que d’autres cernent le collège Montpezat. Les libérateurs poursuivent leur chemin, suivent la rue Emile Zola, traversent l’Yonne et se séparent en deux groupes, l’un qui va « monter » la Grande Rue et l’autre, les promenades, pour se rejoindre Place des Héros. Puis ils empruntent la rue d’Alsace Lorraine,  la rue du Puits de la Chaîne et la route de Saligny. Dans le même temps, les sénonais se regroupent place Drapes et place du marché et laissent éclater leur joie.

Mais la ville n’est pas encore complètement libérée et le danger est toujours présent. Et l’orage menace toujours. Les américains, n’ayant pas de temps à perdre en de sporadiques combats, laissent le soin aux locaux de régler ces affaires. Ce sont donc les FTP du groupe Kléber, épaulés par les hommes du groupe Ferry, aidés des membres de l’O.C.M. qui vont entre, 16h et 18h, réduire au silence les derniers bastions de résistance allemande. Toujours sous la protection des blindés U.S. qui vont défiler dans les rues jusqu’à 22h. Sous la pluie. Ces combats éphémères éclatent au Relais Fleuri, à l’Ancien Séminaire (CAT), à l’EPS (collège Montpezat). Viennent encore des  tirs de soldats allemands isolés, au lycée Mallarmé, à la Poste, à la Cathédrale. Mais ils se rendent sans opposer grande résistance. Enfin, les Sénonais peuvent acclamer les libérateurs. Des centaines d’Allemands sont faits prisonniers, gardés dans la cathédrale, dans les caves du Palais Synodal, dans l’ancien cinéma Pax…

Le 22 août 1944, à l’aube, les blindés américains reprennent la route de l’Est. « Mais dans la région, en ce 22 août, précise Jean-Luc Prieur, alors que les villes et villages avoisinants sont libérés, parfois seuls, fautes d’occupants qui ont préféré s’enfuir, le danger reste omniprésent. Ainsi, deux jeunes de Soucy, Willem Boss et Jean Dumont, voulant prêter main forte aux résistants et aux Américains, sont abattus par une automitrailleuse embusquée sur le D.939 entre St Clément et Soucy. Deux avions de chasse allemands, des Messerschmitt BF109 sont abattus par la DCA et les avions de chasse américains L’un s’écrase dans la forêt de Soucy, l’autre à Voisines.

ffi.jpg

Arrivée des FFI à Villeneuve-sur-Yonne, août 1944

source http://www.arory.com/index.php?id=14 

Si la libération de Sens s’est effectuée sans trop de difficultés, dues essentiellement à l’effet de surprise insufflée par le Général Patton avec sa III° armée, il n’en est pas de même pour les communes qui se trouvent sur la direction de l’Est, la RN 60, ligne de repli des troupes allemandes. Des accrochages se produisent à Lailly, Foissy, puis un combat s’engage à Molinons et Villeneuve l’Archevêque. Là, les Allemands ont eu le temps de préparer une opposition avec des troupes d’élite comme les parachutistes et les SS, mais aussi avec des troupes non aguerries comme de très jeunes soldats.

Pourtant, les semaines qui précédèrent la libération de la ville furent entachées d’événements tragiques :

3 août : attaque du Maquis Bourgogne – Service National Maquis 6 par les Allemands, à la Grange aux Malades (Les Bordes). Un maquisard Henri Boileau est tué, la ferme Solmon est détruite à l’explosif et incendiée. Ses occupants sont arrêtés.

5 août : Les Allemands investissent le hameau le Clos Aubry (Les Bordes). Le résistant Jean Seguin est abattu d’une rafale. Le PC du maquis est incendié

15 août : une section de la compagnie FTP Paul Bert part réquisitionner un véhicule à Champigny sur Yonne. Ils se heurtent à une patrouille allemande. Le combat s’engage devant la Ruche Moderne dans la rue principale. Le maquisard Albert Hauser, un allemand anti-nazi saute sur l’automitrailleuse et y jette deux grenades.

16 août : quatre maquisards sont interceptés Aimé Leclerc, Gérard Briquet, Yvon Hautcoeur et Roger Fillion. Torturés, mutilés, ils sont fusillés au Bois des Finettes.

17 août : un détachement précurseur de cadres de la compagnie Paul Bert, part en direction des étangs de St Ange en vue de la prise d’Auxerre. A la sortie de Gisy-les-Nobles, un de leur véhicule tombe en panne quand surgit un camion allemand. Albert Hauser se saisit alors du bazooka, tire sur le camion qui explose tuant cinq soldats allemands. Plus loin, dans la traversée de Voisines, ils croisent le chemin de SS, cantonnés dans ce village. Quelques tirs sont échangés tandis que le convoi poursuit sa route. En représailles, l’officier SS commandant cette unité, fait arrêter le Maire, Marcel Bernisset et l’instituteur, Georges Despaty. Les deux hommes sont fusillés près de l’église.

18 août : un groupe motorisé de la compagnie Paul Bert va rejoindre les étangs de St Ange, précise Jean-Luc Prieur, en suivant la direction de Véron. A la sortie de Villebougis, au croisement de la RN.60 à la Haie Pèlerine, le convoi se heurte à celui, allemands, qui font retraite de la Normandie. Il s’étend sur plusieurs centaines de mètres. La fusillade s’engage, plusieurs Allemands sont mis hors de combat. Suc, le Cambodgien maquisard, évadé d’un camp de prisonniers de guerre détruit une automitrailleuse avec son fusil-mitrailleur. Le convoi poursuit son itinéraire, traverse Etigny non sans surprendre une sentinelle allemande postée sur le quai de la gare. Il arrive au carrefour de Véron sur la RN.6, au même moment qu’une voiture occupée par un officier allemand et son chauffeur. L’officier descend et ouvre le feu sur le convoi de maquisards. Il est immédiatement abattu d’une rafale de fusil-mitrailleur. Ces tirs d’armes automatiques vont donner l’alerte aux SS qui cantonnent dans Véron et Passy. Le convoi roule sur la RN.6 lorsqu’il croise deux automitrailleuses allemandes.

maquis-paul-bert-bis.jpg

Les maquisards du maquis Paul Bert vers août 1944

source http://www.arory.com/index.php?id=14 

Jusqu’alors épargnés, les maquisards vont compter leurs premiers blessés. Il est décidé de gagner les bois pour se retrancher. Tout en essuyant des tirs provenant du château de Passy, le convoi entre dans Passy. Les SS suivent. Lucien Cholet, un jeune maquisard de Champigny sur Yonne est gravement blessé, il ne peut plus bouger. Tout comme Francis Talibart qui se poste avec son fusil-mitrailleur pour ralentir les poursuivants. Mais ils sont pris, torturés, puis exécutés avant d’êtres brûlés sur un bûché improvisé derrière le Monument aux Morts de Véron, tout comme le garagiste sénonais Simon qui fut arrêté par hasard au carrefour peu après le combat.

-Un second drame se joue à Theil sur Vanne, reprend-il. Il s’agit de la colonne   pédestre de la compagnie Paul Bert. Arrivant de nuit, elle se heurte elle aussi à une compagnie SS qui vient de s’installer au château de la Grève. Les SS ouvrent le feu sur ces jeunes          hommes. Désemparés, ils rentrent dans le parc du château pensant se mettre à couvert. Ils se jettent en réalité dans la gueule du loup ! Claude Farinot, Georges Trottin, Lucien Vambergues et Lucien Vincent sont tués, non sans être torturés. »

Ce même jour près de Villeneuve sur Yonne sur la D.15 près de Cochepie, deux maquisards du groupe Bourgogne-Service National Maquis 6, Robert Rallu et Fernand Barbot qui viennent d’être arrêtés au café des Bordes, sont fusillés. Henri Bonfillou parvient lui à s’échapper. Le jeune Jacques Brakovski âgé de 17 ans est abattu aux Bordes alors qu’il descend du hameau des Fourneaux.

prisonniers-sens-bis.jpg

Prisonniers allemands à Sens le 22 Août 1944 (Sté. Archéo. de Sens)

Quel est le devenir de ce passé ? Simplement un devoir de mémoire en ayant à l’esprit la phrase qui veille comme une sentinelle immobile et silencieuse, chargée de larmes et de drames, à l’entrée d’Oradour sur Glane : «Pardonner peut-être, oublier, jamais».

Gérard DAGUIN

Retour haut de page

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site