Des milliers de prisonniers de guerre

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Lors de l’invasion de la France en juin 1940, les Allemands ont fait un nombre considérable de prisonniers de guerre, évalué pour toute la France à environ 1,8 million. L’une des conditions de l’armistice accepté par la France leur imposait de rester sous la domination de l’Allemagne jusqu’à la paix. Il est difficile à apprécier de façon précise le nombre des prisonniers de guerre français détenus dans l’été 1940 sur le territoire de notre département. À Sens, plusieurs camps regroupent au moins 10 000 prisonniers ; à Auxerre, plus de 11 000 prisonniers sont répartis dans trois camps principaux ; des prisonniers de guerre sont entassés parfois dans des églises, comme à Sens, ou à Vézelay, dans la basilique. Des camps plus ou moins improvisés et éphémères sont ouverts à Tonnerre, en plein champ près de la voie ferrée, à Saint-Florentin, à Cravant, à Joigny, à Pont-sur-Yonne, et sans doute ailleurs encore. On peut évaluer le nombre de ces prisonniers entre 25 000 et 30 000 au moins. Certains sont originaires de l’Yonne, mais la plupart, comme le montrent les listes de ces prisonniers conservées aux Archives départementales viennent de toutes les régions de la France et appartiennent à pratiquement tous les corps d’armée. Ils sont là par suite des hasards de la Débâcle et de la répartition opérée par les Allemands dans les camps de prisonniers qu’ils ont ouvert, dans la plus totale précipitation et impréparation, sur le territoire de la France occupée.

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Des camps improvisés et mal gardés

Dans les premiers jours de l’invasion, ces cantonnements improvisés sont assez mal surveillés et il a donc été possible à un certain nombre de prisonniers de s’en échapper. Ainsi à Sens, de nombreux prisonniers ont été cantonnés d’abord dans la cathédrale, le palais synodal et la halle. Sous prétexte de leur apporter du ravitaillement, des habitants de Sens ont pu les approcher, leur apporter des vêtements civils et des papiers d’identité, qui ont permis à certains de s’évader. De même le capitaine Philippe de Hauteclocque (le futur général Leclerc) qui, blessé à la tête, avait été fait prisonnier dans l’Aube, réussit à s’évader de l’hôpital d’Avallon, le 17 juin, grâce à la complicité de la Mère supérieure et des sœurs de l’hôpital et à gagner le château d’Étaules, propriété d’un de ses parents. Certains camps situés en rase campagne, comme celui de Tonnerre, ne sont même pas entièrement clos ; mais des sentinelles armées tirent sans sommation sur les prisonniers qui veulent aller chercher des légumes dans les jardins voisins ou tentent de s’évader.

Les prisonniers font la moisson

Cette situation ne dure pas longtemps : dès le début du mois de juillet, les autorités allemandes acceptent, à la demande du gouvernement français (mais aussi dans leur propre intérêt), de mettre une partie de ces prisonniers à la disposition des agriculteurs de la zone occupée. En effet les travaux de la moisson vont commencer et la main-d’œuvre manque cruellement dans les campagnes. Beaucoup de femmes d’agriculteurs dont le mari ou les enfants ont été mobilisés, puis faits prisonniers, ou ont réussi à échapper à l’encerclement mais sont bloqués en zone non occupée, réclament des prisonniers de guerre pour les aider à faire face aux gros travaux agricoles de l’été.

Dans les instructions qu’il donne le 9 juillet aux maires des communes rurales, le préfet de l’Yonne précise que l’entretien des groupes de prisonniers ainsi mis à la disposition d’agriculteurs ou d’entrepreneurs de chantiers forestiers est à la charge de ceux-ci et que « pour l’instant, la question des salaires ne se pose pas. » Il précise qu’en principe ces prisonniers sont regroupés en équipes de travail, composées d’une trentaine d’hommes en moyenne, dont les autorités allemandes se réservent le contrôle et la surveillance. Ils travaillent dans les champs par petits groupes dans la journée, sont rassemblés le soir dans un local fourni par la commune et gardés par des soldats allemands. Cependant, il est arrivé bien souvent que de très petits groupes de prisonniers soient affectés dans des fermes isolées ou des hameaux et logés sur place par les cultivateurs, sans surveillance allemande. Dans ce cas, il était évidemment beaucoup plus facile à ces prisonniers de s’évader, avec (ou sans) la connivence de leur employeur, et même souvent son aide délibérée.

Au total, ce sont près de 11 000 prisonniers de guerre, donc sans doute plus du tiers de leur effectif dans l’Yonne qui, retirés des camps de prisonniers allemands du département et affectés dans l’été 1940 dans des « équipes agricoles » ou « forestières », vont largement contribuer à la réussite des récoltes de l’été 1940. Cela ne va pas sans poser quelques problèmes : des cultivateurs se plaignent que les hommes qu’on leur a envoyés ne connaissent rien à l’agriculture et à la conduite des attelages, et ne leur sont par conséquent que d’une bien faible utilité. Par ailleurs, une fois les moissons terminées, certains cultivateurs demandent qu’on les débarrasse de cette main-d’œuvre devenue plus coûteuse qu’utile puisqu’il leur faut la nourrir. D’autres, au contraire, auxquels on a retiré ces prisonniers après la moisson, en réclament pour les gros travaux de labour de l’automne. Certaines catégories de prisonniers, telles les agents de la SNCF, certains fonctionnaires, les boulangers et les bouchers, ainsi que les agriculteurs et les ouvriers agricoles, bénéficient de congés de captivité leur permettant de retrouver leurs foyers.

 

Sources. Cet article emprunte largement aux fiches du cédérom La Résistance dans l’Yonne (AERI-ARORY, 2004) rédigées par Claude Delasselle et au livre Occupation, Collaboration et Résistance dans l’Yonne ; on y trouvera toutes les références aux dossiers des Archives départementales de l’Yonne qui ont été la base de cette étude. On consultera aussi avec plaisir et profit le numéro 27-28 des Cahiers du Syndicat d’Initiative de Dixmont : Initiatives dixmontoises, en particulier l’article de Georges Ribeill sur les prisonniers sénégalais.

 

Pour en savoir plus : consulter notre site, arory.com

 

Joël Drogland (ARORY)

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Dans les prisons de Sens, André Malraux

André Malraux est un homme engagé. Volontaire et engagé. A peine vient-il sortir de la guerre d’Espagne, qu’il se lance dans la défense de la France contre le même ennemi d’hier, l’Allemagne. Une campagne de France qu’il décrira ainsi dans La création d’un destin : « Voici le résumé : J’ai été dans les chars d’avril à juin. Blessé le 14, prisonnier le 13, évadé fin octobre…. Ce n’est pas à recommander comme vacances, mais il ne faut rien exagérer. »

Malraux a 39 ans lorsqu’il est fait prisonnier avec ses camarades à Prunoy. Il échoue, comme des centaines d’autres dans la cathédrale de Sens, transformée en « prison ». Il n’y reste que quelques jours avant d’être transféré au « camp Barbier ». Dans ce Front Stalag 150, il va découvrir la rudesse de l’autorité allemande et une nouvelle fraternité dans l’épreuve : plus d’affaires personnelles, une nourriture irrégulière, plus de courrier, dormir où on peut, de rares toilettes et la privation de déplacements. Dans son malheur, il aura pourtant la chance de retrouver la fraternité des d’armes partagée par une dizaine d’amis qui ne quitteront plus.

Vint l’époque de la moisson. Les agriculteurs ont besoin de bras. Mais pour être engagé comme travailleurs agricoles, les prisonniers doivent avoir la caution du Maire. Ce que fit le 5 août, celui de Collemiers, M. Courgenay en se portant garant d’André Malraux et de ses compagnons.

Dans une lettre du 6 août, adressée à Josette Clovis, qui allait devenir sa femme, il écrit :

            « … En somme, de soldat on devient prisonnier et de prisonnier, valet de ferme. Les cultivateurs nous nourrissent (par obligation) et se payent du travail qu’ils exigent de nous. Mais je suis arrivé à former une équipe de 9 intellectuels, professeurs, 1 peintre, 2 prêtres qui sont restés groupés. Nous rendons au village des services d’autre nature et, sous la réserve que nous subvenions à nos besoins, ce qui, ici, est presque facile, nous sommes à peu près dans la situation de prisonniers sur parole (….) J’ai coupé à l’épidémie de dysenterie, et aux poux. Et il termine ce courrier en laissant une adresse : G.M. maison des DIX à Collemiers par Gron (Yonne). C’est tout, plus de désignation militaire ». En somme, la première Maison de la Culture….

Peu à peu, chacun des Dix retournait à ses occupations civiles. Malraux écrivait un roman, Les Noyers de l’Altenburg. Par son frère Rolland il apprit que les Allemands auraient décidé de rendre la liberté à quelques écrivains pour s’attirer les faveurs de l’opinion. Malraux voulu couper court à cette opération qui aurait fait de lui un instrument de la propagande allemande. Il décida donc de s’évader. Rolland lui apporta un costume civil et des chaussures et, le 31 octobre 1940, les deux frères prirent le train à la gare de Sens au nez et à la barbe des Allemands. Destination Montluçon où il passera la ligne de démarcation avant de rejoindre Hyères où il s’installera chez les parents de Josette devenue mère entre temps.

 

Gérard DAGUIN

 

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Les prisonniers prennent le chemin des Stalags et des Oflags 

En novembre il reste encore environ 9000 prisonniers placés en culture, quelques centaines dans les chantiers forestiers et quelques dizaines dans certaines entreprises, comme la sucrerie de Brienon. A la mi-décembre, ordre est donné à ces prisonniers de guerre « détachés » de se rassembler au camp de Saint-Florentin, officiellement « pour permettre l’examen et l’échange de leurs effets ». Craignant (à juste titre) que ce ne soit un prétexte pour les regrouper et les expédier dans des camps en Allemagne, un nombre important (2 500 environ) n’a pas répondu à cet ordre et a disparu dans la nature, malgré les injonctions du préfet de l’Yonne. 

Il semble bien que ceux qui ont obéi ont effectivement été transférés dans des camps de prisonniers en Allemagne dans l’hiver 1940-1941. Mais il s’était déjà produit de nombreuses évasions entre juillet et décembre 1940, soit des camps de prisonniers en France (celui de Joigny notamment), soit des fermes où travaillaient les prisonniers « détachés », en particulier lors des changements de lieu de travail.

 Dès l’été 1940 les Allemands ont accordé à certains prisonniers un « congé de captivité », en général  « pour la reprise de leurs activités civiles », à la demande des autorités françaises. Il s’agit en particulier des agriculteurs mais aussi des personnes travaillant dans les services de la préfecture, les chemins de fer (75 cheminots pour le dépôt de Laroche-Migennes), les postes, les services fiscaux, les services médicaux, etc. Ces prisonniers en congé de captivité travaillent normalement dans leur service ou leur entreprise, habitent chez eux et touchent leur salaire normal. Ils ne sont astreints qu’à un rassemblement et contrôle périodique obligatoire. Les autorités allemandes vont aussi libérer progressivement certaines catégories de prisonniers : les malades, les pères de famille de quatre enfants et plus, les pères veufs, les anciens combattants de 1914-18, les prisonniers nés avant le 1er janvier 1900, etc., soit dans le cadre de la « Relève » à partir de l’été 1942, soit par décision du gouvernement allemand. 

Le nombre des prisonniers de guerre en congé de captivité dans l’Yonne n’est pas connu avec précision, pas plus que celui des prisonniers libérés des diverses catégories énumérées précédemment. Par contre le nombre des Icaunais détenus dans les « Stalags » (pour les soldats et sous-officiers) et les « Oflags » (pour les officiers) en Allemagne est connu avec précision, grâce au recensement effectué par le Centre national d’Information sur les prisonniers de guerre à partir des listes dressées par les Comités locaux de prisonniers de chaque commune. Au printemps 1941 le nombre de prisonniers de guerre icaunais se monte à 10 322 personnes, dont 2518 pour l’arrondissement de Sens, 5540 pour  celui d’Auxerre et 2264 pour celui d’Avallon. 


Les prisonniers « indigènes » restent chez nous 

A la différence des prisonniers d’origine métropolitaine, qui ont été transférés pour la plupart entre juillet et décembre 1940 en Allemagne, les prisonniers de guerre « indigènes », c’est-à-dire originaires des territoires de l’Empire colonial français semblent avoir été maintenus en captivité sur le sol de la France. On ne peut dire avec précision combien ont séjourné pendant l’Occupation sur le territoire du département, 7 à 800 vraisemblablement. Il s’agit de Nord-africains, d’Africains noirs (on ne parle que de « Sénégalais », mais il devait y avoir parmi eux des noirs originaires d’autres régions de l’Afrique), des Malgaches, des Indochinois (désignés en général sous le nom d’ « Annamites »), et quelques Martiniquais. Ces prisonniers de guerre dits « indigènes » ou « coloniaux » sont affectés soit dans des « camps forestiers » soit dans des « camps agricoles ».

Une dizaine de camps forestiers, dans lesquels 350 prisonniers travailleront en novembre 1941, sont installés dans des régions fortement boisées : Forêt d’Othe (à Courgenay, Arces, Dixmont, Bussy-en-Othe, Villechétive, Chailley)  mais aussi Morvan, forêt de Fretoy, Puisaye et Tonnerrois. Gérés par les Eaux et Forêts ou confiés à des entrepreneurs privés, ils emploient de 30 à 50 prisonniers à la fois. D’avril 1941 à mai 1942, le village de Dixmont héberge 50 « Sénégalais » qui logent dans la salle de classe de l’ancienne école des filles désaffectée (l’actuelle salle des fêtes). Encadrés par des Allemands, ils vont tous les jours à pied, à l’exception des cuisiniers, travailler dans les coupes de bois de la forêt domaniale de l’Abbesse. Ils reçoivent dix francs par jour, à la charge de leurs employeurs, cette solde leur étant versée le premier dimanche de chaque mois. Les frais de nourriture sont aussi à la charge des employeurs, la mairie se chargeant des achats et de l’intendance.

Les exploitants forestiers se plaignent que le rendement de ces travailleurs forcés, peu familiarisés avec ce type de travail et souffrant beaucoup de conditions climatiques auxquelles ils ne sont pas habitués soit très faible et que de ce fait leur utilisation ne soit pas du tout rentable. Par ailleurs la distance souvent longue entre la coupe de bois et le cantonnement où ils sont rassemblés et surveillés la nuit par quelques gardes allemands fait qu’une partie de la journée est perdue en déplacements : à Dixmont les « Sénégalais » doivent faire chaque jour deux fois sept kilomètres à pied. Ils sont souvent mal vêtus et surtout mal chaussés. Plusieurs de ces prisonniers rejoindront les maquis en 1944. 

La majorité des prisonniers « indigènes » a été affectée dans une quarantaine de « camps agricoles » dispersés sur tout le territoire du département, notamment dans le Sénonais, en Puisaye, dans l’Aillantais et dans le Tonnerrois. Les prisonniers de guerre (de 5 à 30 par camp) sont rassemblés pour la nuit dans un local prêté et aménagé par la commune, sous la garde d’un ou deux soldats allemands. Dans la journée ils travaillent par petits groupes de cinq dans les fermes de la commune ou des environs, dans un rayon de cinq à six kilomètres. A partir de juin 1941 les autorités allemandes autoriseront les cultivateurs isolés à n’en employer qu’un ou deux à la fois. 

Là encore la trop longue distance entre le cantonnement obligatoire de la nuit et le lieu de travail pose des problèmes de fatigue et de perte de temps. Les cultivateurs apprécient cette main d’œuvre dans la mesure où elle ne leur coûte pas cher, mais se plaignent souvent de son peu d’efficacité. Les prisonniers « indigènes » ne savent généralement pas manier les chevaux ni labourer ; ils sont souvent peu robustes et certains d’entre eux, les Annamites surtout, ne comprennent pas ou très peu le français. Enfin les cultivateurs, qui en réclament au printemps et à l’époque des moissons, aimeraient bien en être débarrassés à l’automne et dans l’hiver, lorsque les travaux agricoles nécessitent moins de main d’œuvre. Ces prisonniers « indigènes » ne furent jamais transférés en Allemagne ; au contraire certains qu’ils l’avaient été furent ramenés en France ! Des évasions se sont bien sûr produites mais elles ne semblent pas avoir été très nombreuses. Après la Libération, un grand nombre de ces anciens prisonniers restèrent employés par des cultivateurs icaunais jusqu’en 1945 ou 1946 avant que l’administration ne s’avise enfin de leur présence et qu’on ne se décide à les démobilise

 Le nombre des prisonniers détenus en Allemagne a diminué, au fur et à mesure des mises en congé de captivité et des libérations ; il n’était plus que de 9805 à la mi-janvier 1942 et il était encore plus faible en 1944. Ceux qui n’ont pas eu la chance de bénéficier des mises en congé ni des mesures de libération sont restés dans les camps allemands (ou dans des postes de travail en usine et dans les fermes) jusqu’à la fin de la guerre. Les premiers retours de prisonniers icaunais sont annoncés dans L’Yonne Républicaine le 15 mai 1945. Il semble, d’après les longues listes publiées pratiquement chaque jour par le journal que ces libérations ont été assez rapides, de la mi-mai à la fin juin. Au tout début juillet ces listes disparaissent, laissant à penser qu’à peu près tous les prisonniers icaunais sont alors revenus dans leurs foyers. 

Sources. Cet article emprunte largement aux fiches du cédérom La Résistance dans l’Yonne (AERI-ARORY, 2004) rédigées par Claude Delasselle et au livre Occupation, Collaboration et Résistance dans l’Yonne ; on y trouvera toutes les références aux dossiers des Archives départementales de l’Yonne qui ont été la base de cette étude. On consultera aussi avec plaisir et profit le numéro 27-28 des Cahiers du Syndicat d’Initiative de Dixmont : Initiatives dixmontoises, en particulier l’article de Georges Ribeill sur les prisonniers sénégalais.

 Joël Drogland, ARORY

 

Sources : Bulletin des Amis du vieux Villeneuve-sur-Yonne N° 33

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Date de dernière mise à jour : 12/07/2012

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