Une Poste que l’on appelait « La boite à savon ! »

Si l’on pose la question à de nombreux Sénonais,

«Qu’est-ce que la boite à savon ?»,

bien peu pourront vous répondre qu’il s’agit de la poste.

Dans l’Almanach Historique de Diocèse de Sens, augmenté et corrigé pour l’année 1769, chez Hardouin Tarbé, imprimeur de la Ville et du Clergé, avec Privilège du Roi, on trouve, sous le titre «Etablissements utiles» une rubrique consacrée à la Bibliothèque du Chapitre : Cette bibliothèque, livres et manuscrits, furent donnés au Chapitre en 1725 par Messire Charles-Henri Fenel, Doyen de la cathédrale, qui a laissé pour son entretien un certain revenu annuel. Cette bibliothèque est publique, particulièrement pour les Ecclésiastiques, Membres de la cathédrale… Le premier occupant, nommé par le doyen Fenel, fut le chanoine Pierre Mahiet, fils d’un maître écrivain demeurant à Sens. D’abord enfant de chœur, puis vicaire il est promu chanoine du chapitre cathédral en 1737. Bibliothécaire en 1740, il quitta ce bas monde en 1767 non sans avoir tracé un précieux catalogue des volumes contenus. Son successeur, Jean, jacques, Julien Mauclerc, chanoine de Sens, occupa les lieux jusqu’à sa mort en 1771, et fut remplacé par le chanoine Louis Goret jusqu’à la révolution. A n’en pas douter, un chanoine peut en cacher un autre… Du moins pendant un certain temps, car les révolutionnaires, pour le bien et le profit de la Nation, s’empressèrent de réquisitionner et de vendre l’immeuble. (1)

Exit la culture en soutane, bonjour le prêche sans culottes.      

Le district de Sens se porte alors acquéreur de l’immeuble qui lui est cédé au prix d’estimation soit 6000livres. Mais les temps changent vite en ces périodes troubles et le district est dissout. La maison est remise en vente et adjugée à M. Philippe Desforges qui la loue au Sieur Sachot, un brasseur qui l’occupa jusqu’en 1826. Il y fut remplacé par M. Montillot, professeur de musique qui initia les jeunes têtes blondes à découvrir Euterpe. En 1857, la ville décide de reprendre les lieux pour y installer une école de garçons. Après de longues et nombreuses délibérations du Conseil, la maison est achetée pour la somme de 25000 francs. Mais les désaccords se font de plus en plus pressants au sein de la municipalité. Exit l’école… et décision est prise de revendre l’immeuble à M. Duchemin, imprimeur. Il y sera imprimé le journal  l’Union de l’Yonne jusqu’au début des années 30.

Déjà, au printemps 1920, l’Administration des P.T.T. avait fait part à la municipalité de son intention de construire un nouvel Hôtel des Postes. Il fut alors question du 16 cours Chambonas puis du 2 de la rue de Lyon (face à la Caisse d’Epargne) ou de l’Entrepôt situé entre la rivière et la rue de la Grosse Tour. Jusqu’alors, le bureau de poste avait occupé un immeuble appartenant à la famille Lequeux (à l’angle du cours Tarbé et de la rue de l’Ecrivain) puis s’était installé au numéro 106 de la Grande rue (à l’angle de la rue Rigault) et enfin au 19 rue de l’Ecrivain, dans un immeuble aujourd’hui disparu, appartenant à Pierre Mallarmé, le demi-frère de Stéphane. (3)

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Le bureau de poste, alors 19 rue de l'Ecrivain. (Coll. SAS)

A lire l’Avenir de l’Yonne du 3 avril 1920, sous la plume d’un pamphlétaire, Duru de Mondereau, ce bureau n’était plus du goût du jour : «Si, au bureau actuel, vous avez besoin d’écrire ou de rédiger un télégramme, il est mis gracieusement un pupitre sur lequel, en guise de sous-main, un bout de carton a été cloué et dont les pointes risquent fort de déchirer vos vêtements si vous n’y prenez pas garde. Une plume ébréchée montée sur un bout fragile de roseau cueilli sur les bords de l’Yonne, ou sur une boite de conserve, vous est affectée». Puis, l’écrivain espère que la construction ne se fera pas trop attendre avant de s’en prendre aux nouvelles taxes d’affranchissement en hausse qui vont frapper les utilisateurs. Et de conclure : «Ce n’est pas encore cette «réforme» qui fera baisser le coût de la vie et il faut convenir que puiser eux-mêmes dans la caisse, comme lorsqu’il s’agit de pressurer le contribuable, nos législateurs ont la main lourde, et ils y vont un peu fort». (2) Après les guerres du monument aux morts, celles du théâtre et du marché couvert, la querelle politique sénonaise s’enflammait pour le nouveau bureau de poste. Le 24 aout 1920, le Maire, Lucien Cornet, donnait lecture à son conseil municipal d’une lettre à l’Administration des Postes l’informant de sa décision d’ajourner son projet d’édification, aux frais de l’Etat, d’un nouvel Hôtel des Postes.

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Le nouveau bureau de poste, la boite à savon. (Fond Pissot)

Le cycle des saisons va emporter avec lui Lucien Cornet, Gaston Gaudaire, et André Dupêchez. En 1936, Lazare Bertrand va prendre les rennes de la ville. Pendant ces années, le projet sera en poste restante et ce n’est qu’en 1931 que sera prise la décision (parue au Journal Officiel de 1933) d’affecter à l’Administration des Postes l’immeuble situé en face de la Mairie. Les travaux ne commencèrent qu’en juillet 1934 (au lieu de la date prévue en 32) pour une inauguration officielle en décembre 1936 qui n’aura lieu qu’en janvier 1937. Nous sommes alors en plein Front Populaire, et la Tribune de l’Yonne, défendant une municipalité mise devant le fait accompli, traite l’événement à sa manière : «Il (le Ministre) sera reçu par M. le sous-préfet qui sera accompagné des personnalités suivantes : M.Campargne, député, trainé par son cornac habituel, par derrière suivra conduite par son président, à la queue leu leu et par rang de taille, la commission d’organisation. Pendant ce temps, la fanfare de bigophones subventionnée jouera l’Internationale…  Se réuniront à la même heure et au même endroit les postiers- ceux qui ne sont pas encore révoqués- les fonctionnaires en quête d’avancement ou désireux d’obtenir un petit bout de ruban… A midi moins le quart, un grand discours sera prononcé par le « faisant fonction de ministre » qui caressera de temps en temps le dos de notre gras député, lequel ne se sentant plus de joie, lui tapera amicalement sur le ventre… La fanfare de bigophones subventionnée rejouera l’Internationale… A midi et demi, un banquet presque gratuit sera servi… Ce qu’il est bon tout de même, ce Front Populaire ! Et pour terminer, tous en cœur, on chantera l’Internationale ». Au lendemain de l’inauguration, le même journal écrira : «Notre député, pour avoir organisé une manifestation purement politique, aux lieu et place d’une inauguration dont il se moquait comme de sa première bouffarde, doit sentir ses actions se dévaluer dans le Sénonais… Rappelons en passant, parce que c’est la vérité, que le Conseil municipal à l’unanimité avait refusé d’inaugurer le nouvel hôtel des postes aux frais de la Ville : il est inutile de gaspiller un sou pour inaugurer une caisse à savon pareille ! ».

Et pour une fois, hors police, fanfare et fonctionnaires, les rues de la ville étaient vides. Ce que niera Le Bourguignon, le journal concurrent.

Gérard DAGUIN

Documentation : Bernard Brousse  SAS, Virginie Garret Cerep, 5, rue Rigault Sens. 1, M. Batteux, Les maisons du Cloître. 2, Jean Belhabit, Bulletin du Club Philatélique du sénonais. 3, Etienne Dodet, Sens au XIXè siècle (Tome III).

 

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Date de dernière mise à jour : 23/10/2012

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