Pont neuf, pont Lucien Cornet et pont du Diable

Il y a des ponts célèbres : celui d’Avignon, où l’on danse, où l’on danse, le Golden Gate de San Francisco, celui du lac de Pontchartrain, le plus long du monde avec ses 38 kms, ou bien encore le Tower bridge à Londres. Plus modestement, à Sens, nous avons le pont Neuf, le pont Lucien Cornet et le pont du Diable. Le pont de fer, lui, a rendu l’âme.

Le pont neuf n’a pas ou peu d’histoire. Pas de géographie non plus, si ce n’est qu’il rejoint la zone industrielle des Sablons puis les routes du Gâtinais, qu’il fut inauguré en 1969 par Gaston Perrot et qu’il ne fait pas soixante pieds comme de joyeux contrepêteurs ont voulu le faire croire. Il n’en va pas de même pour les autres car il est fait mention pour la première fois d’un pont sur l’Yonne dans un diplôme attribué à Clovis mais qui en réalité aurait été rédigé entre 1068 et 1079. Mais de quel pont s’agissait-il ? A l’évidence, l’Ile d’Yonne a changé de visage au cours des siècles.

En 1735, le chanoine Fenel écrivait : «On dit qu’autrefois le pont étoit dans le milieu de l’Ile saint Maurice… Nos ponts d’à présent n’ont peut-estre pas plus de 4 à 500 ans d’antiquité et l’église Saint Maurice aura été bâtie entre l’ancien pont et la porte d’Yonne, dans une place qui est devenue depuis une ile, par la séparation de la rivière en deux». Bien vu, Monseigneur, car en 1903, lors des travaux d’ouverture de l’avenue Lucien Cornet, quatre arches d’un pont furent mises au jour face à l’actuelle rue Ampère.

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L'ancien pont de la Noue, à la croisée de la rue Bollocier.

En 1838, Tarbé ajoute : «On prétend que le bras de cette rivière passait sous le Pont-au-Diable, qu’un second bras coulait sous le pont Liébault et qu’un troisième bras, plus faible, passait devant la porte principale de l’église saint Maurice… ». Ce que Jacques Gyssels confirme : «Jusqu’au milieu du XIXème siècle, la rue Bellocier était en partie une noue marécageuse. Le pont de la Noue ou pont Chrétien permettait à la rue Emile Zola de la franchir. Le pont Liébault se trouvait dans la plaine des Sablons. Par celui-ci, la rue des Sablons enjambait la noue pour se continuer en direction de la colline». Sa démolition fut décidée en novembre 1870.

le-pont-du-diable-bis.jpgLe pont du diable 

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Travaux d'élargissement du pont du Diable en 1935 (Coll SAS) 

Le pont du Diable est, sans conteste, celui qui a la plus mystérieuse histoire, rapportée en 1837 par un chroniqueur anonyme dans l’Almanach historique de la ville de Sens : Au commencement du XIIIème siècle, un habile architecte de Sens, nommé Guinefort, entreprit la construction d’un pont sur le bras gauche de l’Yonne. Mais comme il était peu fortuné, les ouvriers réclamaient souvent avec instance leurs salaires arriérés…. Le désespoir s’empara de lui et il se vit forcé de suspendre ses travaux et ses paiements. Un soir, après avoir été  accablé de reproches de la part des ses ouvriers et de ses fournisseurs, il rentra chez lui, bien décidé à se donner la mort. Mais bientôt un grand vent s’éleva et souffla avec violence.  Sa fenêtre s’ouvrit avec fracas et, à la lueur prolongée d’un éclair, Guinefort vit entrer une large chauve-souris. Un instant après, l’animal nocturne changea de forme et se métamorphosa en une espèce de Satyre, aux pieds de boue, aux cuisses velues, portant des cornes, une grande barbe, des ailes déployées et une longue queue. Le monstre s’approcha de l’architecte et lui dit : «Guinefort, tu gémis, tu ne m’as pas imploré, mais cependant, je viens te secourir. Signe cette feuille de ton sang et tu seras hors d’embarras». «Qui es-tu donc, demanda notre architecte tout tremblant ?». «Le démon des richesses : vends-moi ton âme, la somme que tu demanderas te sera comptée à l’instant». Guignefort repoussa d’abord l’idée de se donner au Diable, mais bientôt, il eut l’esprit troublé : Que ne peut la frayeur sur l’esprit des mortels ! La promesse du Diable fut ponctuellement remplie. Il reprit bien vite et poursuivit ses travaux avec la plus grande activité. Mais hélas ! L’apparition de l’ange des ténèbres revenait sans cesse à sa mémoire. Il implorait Dieu. Le ciel eut enfin pitié de ses gémissements. Or, un jour qu’il avait engagé à souper ses amis ainsi que le respectable curé de la paroisse et ses principaux fournisseurs, il ordonna à sa servante d’aller chercher dans sa cave plusieurs bouteilles de vin de Paron. La fille se hâta d’obéir. A la cave, elle aperçu un homme à figure sombre et repoussante, coiffé d’un bonnet rouge, assis sur un tonneau. Elle recula d’effroi et lui demanda ce qu’il faisait là. «Va-t-en dire à ton maître qu’il vienne ici, il saura bien qui je suis». La servante remonta au plus vite et dit à Guignefort : «Maître il y a en bas un homme qui demande à vous parler». Notre architecte, à ces mots pâlit et perd contenance. Les assistants lui demandent la cause de son effroi. «Ah ! Ciel, je n’ai plus aucun espoir, mon âme est perdue… ». Et il leur raconta sa malheureuse aventure. «Le cas est grave, dit le curé, mais tranquillisez-vous ; dites à la fille d’aller enjoindre cet inconnu de monter». Satan monta et se présenta à l’architecte mais avec sa figure hideuse et ses grandes ailes. «Je te commande, dit le curé, de rester immobile en ce lieu jusqu’à ce que je revienne…  Je te l’ordonne au nom de Très-Haut qui est plus puissant que toi… ». Alors le curé revint, suivi d’un jeune enfant de cœur qui portait un bénitier et un vase rempli de grains de millet. «Ange des ténèbres, dit le prêtre, jure-moi que tu laisseras en paix ce brave homme, jusqu’à ce que tu aies ramassé tout le grain de millet qui est contenu dans ce vase ». Satan en ayant fait le serment, le curé versa de l’eau bénite dans le vase et le démon voulant, avec sa griffe, prendre le millet, la retira toute brûlante, en jetant un cri d’épouvante. Le diable s’enfuit aussitôt en jetant des hurlements affreux, furieux d’avoir perdu sa proie. Délivré de toutes ses inquiétudes Guignefort  ne cessa de rendre grâce à Dieu et aux bons saints qui avaient intercédé pour lui.

La chronique qui rapporte cette merveilleuse histoire la termine en disant que le Diable ne reparut plus, mais que le pont en conserva le nom. Elle ajoute enfin, que pendant plusieurs siècles après, toutes les fois que le curé, soit en procession, soit en portant à l’extrémité du faubourg les secours de la religion, traversait ce même pont, il avait grand soin de l’arroser, à droite et à gauche, d’une grande aspersion d’eau bénite… Au XIXème siècle, ce pont, alors en état de ruines, fut remplacé par un nouvel ouvrage en 1840 et élargit en 1904. Il reçut alors le nom de « Pont Neuf ». Mais le Sénonais à la mémoire longue et c’est son ancien nom qui a prévalut. (A suivre)

Gérard DAGUIN

Documentation : Bernard Brousse, SAS, Virginie Garret, Cerep 5, rue Rigault Sens

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Date de dernière mise à jour : 21/05/2013

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