Décès d'Aristide Briand, début de la "géguerre Sénono-Sénonaise"... 1932

Aristide Briand passe à l’Orient éternel

le 7 mars 1932 à l’âge de 70 ans.                     

Sans se douter qu’il allait déclencher une "guéguerre Sénono-Sénonaise" au temps du Front Populaire.

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Aristide Briand, le Pèlerin de la paix.

Fondateur du Parti Socialiste Français avec Jean Jaurès, Aristide Briand, avocat, est un ardent défenseur du syndicalisme ouvrier qui préconise déjà, en 1901, la grève générale. Il deviendra député en 1902, sera onze fois président du Conseil et vingt fois ministre. A Sens,  en 1902, Gustave Hervé est professeur au lycée. Il collabore au Travailleur Socialiste de l’Yonne où il écrit des articles profondément antimilitariste. Fondateur du Piou-Piou de l’Yonne, ses propos outranciers «Planter le drapeau dans le fumier» ou «Tirer sur les soudards galonnés» vont lui valoir, ainsi qu’à quelques collaborateurs, des poursuites judiciaires. C’est tout naturellement Aristide Briand, soutenu moralement par Lucien Cornet, qui viendra les défendre. Défense efficace puisqu’ils seront tous acquittés « au nom de la liberté de la presse ». Vint la Grande Guerre pendant laquelle Briand fut deux fois président du Conseil et ministre des Affaires étrangères. Pendant ces périodes il va consacrer ses efforts à l’apaisement entre les deux nations. Surnommé « Le pèlerin de la paix », il en sera le prix Nobel en 1926. Candidat à la Présidence de la République en 1931, une majorité de parlementaire lui préférera Paul Doumer, Briand ayant une politique jugée trop pacifiste.

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Gaston Gaudaire, maire de Sens.

A Sens, pendant toute cette période d’après guerre, le Conseil municipal est toujours radical-socialiste depuis l’avènement à la mairie de Lucien Cornet en 1893. A son décès, survenu accidentellement en 1922, Gaston Gaudaire, alors premier adjoint, lui succède. Viennent  les élections de 1929. La Droite n’étant pas structurée ne présente pas de liste. La gauche Gaudaire, seule en lice, est automatiquement élue et sera au pouvoir lors du décès de Briand le 7 mars 1932.

 12 mars 1932 : lors de la réunion du Conseil, le maire fait l’éloge du grand homme : « Le monde entier pleure le bienfaiteur de l’humanité…. Il a semé plus que d’autres récolteront…. Des rêves généreux sortiront des réalités bienfaisantes… ». Dans la foulée, le Conseil décide d’envoyer à la famille du disparu une lettre où il s’associe à l’unanimité au deuil national et aux regrets de tous les amis de la paix dans le monde entier. Puis, la séance est levée pendant une heure en signe de deuil. A la reprise, le conseiller Dazelle, instituteur honoraire et néanmoins membre actif de l’Union des Gauches, fait une proposition qui sera tout de suite adoptée à l’unanimité : «… Les mères qui espéraient en la puissance de sa parole (Briand) pour que leurs fils ne soient pas les victimes de nouvelles hécatombes guerrières demandent que le nom du bon ouvrier de l’Union européenne et de l’animateur de la Société des Nations soit transmis pieusement aux générations futures… La ville de Sens s’honorerait en donnant à une des ses voies publiques le nom du grand pacifiste Aristide Briand…. Je propose au Conseil municipal de bien vouloir décider que le nom d’Aristide Briand soit donné au boulevard désigné actuellement sous le nom de Boulevard du Mail». Est-ce leurs ascendances gauloises, le fait qu’ils soient veillés jours et nuits par Brennus ou le souvenir de leurs valeureuses résistances aux envahisseurs successifs, on le sait, les sénonais, si ils sont généreux, sont avant tout têtus, râleurs, gouailleurs et surtout, indépendants. Bourguignons quoi ! Alors débaptiser «leur» Boulevard du Mail… ! Ce boulevard où l’on venait jouer à la Boule au Maillet ! Ce boulevard dont les poètes avaient chanté les marronniers…  Il n’en fallait pas plus pour que la révolte gronde. De la place de l’Esplanade à la place des Héros, ce n’est plus qu’une immense clameur d’indignation. Déjà qu’on avait refusé de lui donner le nom de Jean Jaurès pour que la place de l’Esplanade cède son nom… !  Cette fois, s’en était trop. La grogne va être menée par un certain Paul Bugnot, un sénonais de souche, demeurant 31 Boulevard… du Mail qui sera à l’origine d’une pétition. Déposée en Mairie le 22 mars, dix jours après la décision du Conseil, elle est revêtue de plus de cinquante signatures ce qui correspond à l’essentiel des familles et des activités installées sur le boulevard.

17 mars 1932 : Les signataires rappellent qu’on pourrait donner le nom d’Aristide Briand à une nouvelle voie dès que l’occasion s’en présenterait, qu’un changement de nom va engendrer des difficultés pour les activités professionnelles (en-têtes, documents, annuaire…) et suggèrent de donner le nom du Grand homme à la rue du Mail ce qui aurait pour avantage de faire cesser la confusion entre les deux sites.

19 mars 1932 : A leur tour, les habitants de la rue du Mail protestent : eux aussi ont des commerçants ! Pour eux, les inconvénients seraient les mêmes. Et ils font remarquer pernicieusement que tout le monde connait sous ce nom la rue qui va au cimetière en ajoutant que « la rue, encore récemment appelée ruelle, souvent encombrée de poubelles, n’était vraiment pas digne de l’honneur de célébrer la gloire du grand pacifiste que le Parlement a désigné comme ayant mérité de la Patrie… et qu’au pis aller, il serait logique d’attribuer cet honneur à la rue des Francs-Bourgeois qui est la rue du conseiller qui a eu l’initiative de cette proposition. »

22 mars 1932 : La presse s’en mêle. L’Avenir de l’Yonne, journal qui tient pour la Mairie, publie un article signé « Un pacifiste » qui s’en prend directement à Brugnot, le qualifiant de « Monarchiste notoire ». Il suggère enfin que la foire du 30 avril qui approche soit, pour la municipalité, l’occasion d’inaugurer ce boulevard par « un hommage public à la mémoire de celui que les pétitionnaires combattent sans courage et avec des arguments qui sonnent faux ». Le corbeau pacifiste propose encore d’inviter ce jour là tous les signataires à assister à la pose des plaques et en particulier Mr Brugnot a qui, par punition, « nous ferons sceller les plaques de fontes qui porteront désormais le nom impérissable d’Aristide Briand ». Ce à quoi Brugnot répond dans La Tribune de l’Yonne, quelques jours plus tard : « Donnez le nom d’Aristide Briand à une autre voie et conservez nous le Mail. Votre geste sera apprécié à sa juste valeur. Vous n’aurez mécontenté personne et vous vous serez fait des amis ». Positions bien arrêtées de part et d’autre, fin de non recevoir, cul de sac… Pourtant, parmi les signataires, quelques uns sentent qu’il faut faire un geste pour débloquer la situation. Ils adressent une lettre au maire lui proposant que le Boulevard du Mail porte désormais le nom de Mail-Briand. La missive est signée des docteurs Picquet, Maugis et Dupêchez ainsi que MM Colin, Colombet, Gaugard et Porteret. Allions nous sortir de l’impasse ? Pas du tout.

26 avril 1932 : Le conseil municipal, décide de maintenir purement et simplement sa délibération du 12 mars approuvée depuis par le Préfet. Dans son compte rendu du 28 avril, La Tribune de l’Yonne écrit : « Personne n’a voulu prendre la parole en séance publique de peur de se compromettre…. Le Conseil décide à l’unanimité de ne rien changer. Aussitôt, les spectateurs quittent la salle. On nous affirme que la revanche de ce match serait en préparation » conclut le journaliste.

La campagne électorale pour les législatives du mois de mai et l’assassinat du Président Doumer vont accaparer la presse et les esprits. Un long silence va s’abattre sur « l’affaire ». Pourtant, le feu couve sous la cendre. Et de l’autre côté du Rhin… (A suivre).

Gérard DAGUIN

Documentation : Bernard Brousse  SAS, Virginie Garret Cerep, 5, rue Rigault Sens. Etienne Dodet, «A Sens, Boulevard du Mail ou Boulevard Aristide Briand ?», Bulletin de la Société Archéologique de Sens. 

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Date de dernière mise à jour : 05/09/2012

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